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Avis public

Regard sur la relation entre les marchés de l’éthanol et de grains



par Jean-Philippe Gervais, économiste agricole principal à Financement agricole Canada
Les politiques des États-Unis sur les biocarburants sont considérées comme un facteur important de la vigueur des prix des produits de base ces dernières années.
Le contexte de la production d’éthanol au sud de la frontière a changé considérablement à la fin de 2011, par suite de l’abolition du crédit d’impôt offert aux usines d’éthanol des États-Unis et du tarif douanier appliqué à l’éthanol importé. Depuis, les marges de profit de l’éthanol aux États-Unis sont négatives, et certains soupçonnent que cela pourrait entraîner un déclin de la production d’éthanol de maïs. Comme l’éthanol consomme près de 40 % de la production de maïs des États-Unis, il est naturel de se demander si ces changements aux politiques influeront sur les perspectives de prix des produits agricoles de base.
Les mélangeurs d’éthanol bénéficiaient d’une réduction des taxes sur l’essence, ce qui leur permettait de faire concurrence à l’essence ordinaire. La rentabilité dans l’industrie américaine de l’éthanol est déterminée grosso modo par le ratio des prix pétrole/maïs.
Lorsque les prix du pétrole ont amorcé leur ascension rapide au milieu de 2007, les marges de profit de l’éthanol ont grimpé à environ 75 cents le gallon. La hausse subséquente des prix du maïs a renversé la vapeur et entraîné des marges négatives. Toutefois, le crédit d’impôt permettait aux mélangeurs d’éthanol d’atteindre le seuil de rentabilité, et ce, malgré la conjoncture négative du marché.
Le tarif douanier de 54 cents le gallon sur les importations avait été introduit pour bloquer l’importation d’éthanol brésilien, fabriqué à partir de canne à sucre, et moins cher à produire. Les prix élevés du pétrole, le crédit d’impôt et le tarif douanier sur les importations contribuaient à l’essor de l’industrie américaine de l’éthanol.
L’abolition du crédit d’impôt et du tarif douanier fera-t-elle diminuer la production d’éthanol?
Pas selon le département de l’Agriculture des États-Unis (USDA), qui a prévu récemment que la production américaine d’éthanol continuera d’augmenter au cours des 10 prochaines années, quoi qu’à un rythme beaucoup plus lent qu’au cours des cinq dernières années.
Entre 2006 et 2011, la superficie de maïs aux États-Unis est passée de 78,3 millions d’acres à 91,9 millions d’acres, ce qui correspond environ à la croissance de l’utilisation du maïs pour la production d’éthanol. Cet accroissement de la superficie consacrée au maïs provient d’acres tirés du Conservation Reserve Program des États-Unis, et utilisés traditionnellement pour la production de céréales fourragères. La superficie consacrée au blé et au soja demeure inchangée aux États-Unis depuis les cinq dernières années, malgré l’augmentation considérable de la demande étrangère de céréales et d’oléagineux.
Le principal facteur sur le marché de l’éthanol est actuellement la norme relative aux carburants renouvelables. Établie en 2007, cette norme prévoit un contenu minimal obligatoire de carburant renouvelable dans le carburant de transport. La norme de 2012 fixe ce volume à 15,2 milliards de gallons d’éthanol, dont deux milliards de gallons de biocarburants avancés – principalement du biodiésel, mais aussi de l’éthanol cellulosique. L’éthanol cellulosique est produit à partir de copeaux de bois, de résidus d’herbe ou des parties non comestibles des végétaux, comme la canne de maïs ou la paille de blé. Les premières usines de production d’éthanol cellulosique à échelle commerciale commencent à entrer en production, mais la conversion des résidus de la biomasse en carburants présente encore des défis techniques importants. Ainsi, les liens entre les marchés de l’énergie et le maïs ne s’affaibliront pas avant que l’éthanol de deuxième génération devienne commercialement viable.
À l’heure actuelle, il y a peu de place sur le marché pour l’éthanol cellulosique en raison de ce qu’on appelle le « Blend Wall ». La consommation d’essence au sud de la frontière est en déclin depuis 2007 en raison de la conjoncture économique difficile et des nouveaux véhicules qui consomment moins d’essence. Le marché potentiel pour l’éthanol se rétrécit dans le cas du contenu d’éthanol mélangé à l’essence qui se maintient à 10 %. Une façon de contrer cet obstacle est de rehausser le plafond en vendant du carburant contenant 15 % d’éthanol. Les détaillants aux États-Unis sont toutefois peu enthousiastes à cette idée pour des questions d’ordre logistique et liées aux infrastructures.
La norme relative aux carburants renouvelables établit un seuil minimum de demande potentielle d’éthanol parce que les détaillants sont tenus de respecter les niveaux prescrits. Cette demande garantie, conjuguée à la capacité actuelle de production d’éthanol dans le Midwest des États-Unis, fera en sorte que la production d’éthanol de maïs se poursuivra aux niveaux actuels, et ce, malgré l’absence de subventions.
Les marges de profit négatives observées au début de l’année résultent de l’augmentation de la production des usines d’éthanol qui désiraient profiter du crédit d’impôt avant la fin de 2011. Comme le marché de l’éthanol écoule lentement les surplus, on prévoit des marges de profit positives avant la fin de 2012.
Des recherches menées à la Iowa State University indiquent que la production d’éthanol peut demeurer une activité rentable tant que les prix de l’essence demeurent supérieurs à 3 $ US le gallon, ce qui est fort probable à la lumière des perspectives actuelles de l’offre et de la demande de pétrole.
Un facteur susceptible d’entraver la capacité de production d’éthanol des États-Unis est le Brésil.
Si les entreprises brésiliennes productrices d’éthanol avaient un avantage concurrentiel par rapport à l’éthanol de maïs des États-Unis, les perspectives à court terme sont différentes. En effet, l’augmentation de la demande intérieure a été trop grande pour l’industrie brésilienne. On estime qu’environ la moitié de la flotte nationale de véhicules au Brésil carbure à l’essence contenant de 20 à 25 % d’éthanol. Or, les prix mondiaux élevés du sucre ont fait diminuer la production d’éthanol sous le niveau de 2010, et on prévoit que la production diminuera encore davantage en 2012.
L’industrie de l’éthanol de maïs des États-Unis entre clairement dans une phase de maturité caractérisée par une faible croissance de la production, laquelle est conjuguée au maintien d’une demande vigoureuse associée à la norme des États-Unis sur les carburants renouvelables.
Ces facteurs continueront de soutenir les prix élevés des céréales dans un contexte où les stocks de maïs sont bas comparativement à la demande potentielle globale. Le développement soutenu de technologies liées aux énergies de rechange (dont l’éthanol cellulosique, l’énergie géothermique ou la production de carburant à base d’algues) entraînera à l’avenir une diversité énergétique. Dans l’intervalle, les agroentreprises doivent continuer de planifier le futur à court terme, dans lequel l’éthanol à base de céréales sera un facteur de premier plan sur les marchés de grains.