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Un Québec à deux vitesses

Yvon PICOTTE ,

Le monde agricole et le milieu régional ont bien raison aujourd’hui d’être inquiets et incertains de leur avenir.  Jusqu’ici, il y avait un organisme régional qui assurait un certain équilibre entre les élus et le monde du développement socio-économique, agricole et agro-alimentaire.  Face aux annonces gouvernementales, les forces vives du monde agricole, des milieux municipaux ou communautaires se sentent abandonnées, laissées à elles-mêmes et très limitées dans leurs moyens de répondre aux besoins criants de leur communauté.

En effet, avec la fin annoncée des CLD et des CRÉ, comment les agents du milieu parviendront-ils à maintenir l’équilibre de leur milieu ? Comme jadis, assisterons-nous prochainement au tiraillement et à la surenchère d’un village ou de la ville-centre aux dépens des autres municipalités aux prises avec des ressources limitées, une problématique de vieillissement de la population ou l’absence d’une main d’œuvre qualifiée? 

À son retour en 1989 comme chef de gouvernement, Robert Bourassa m’avait confié l'Office de planification et de développement du Québec et m’a demandé de procéder à une révision de l'intervention de l'État en région. Ce n’est pas nouveau qu’un gouvernement remette en question ses façons de faire. Mais comme politicien responsable, on se doit d’adopter une approche réfléchie, constructive et planifiée. À en juger par les propositions de la Commission Robillard, on ne semble pas avoir privilégié une telle approche.

À l’époque, fort des réflexions d’un groupe de travail interministériel et non de personnes externes à l’administration publique, j’ai proposé quelques douze mois plus tard, la réforme «Picotte». Une réforme pour répondre essentiellement à deux problématiques particulières: d’une part, donner aux gens les moyens de prendre en charge leur développement, et d’autre part, avoir en région un porte-parole crédible auprès des administrations centrales de l’État avec la nomination d’un haut fonctionnaire.

La réforme «Picotte» a rompu avec le passé où tout était décidé à partir de la Capitale et sans renier l'apport réel des ministères et des organismes. En mettant fin aux Conférences socio-économiques où les directions centrales des ministères décidaient du développement des territoires, j’ai réussi à convaincre mes collègues de faire confiance aux gens en leur donnant accès à une enveloppe financière.  Dorénavant, les milieux décidaient ce qu’ils voulaient faire de ces fonds et réalisaient les projets qu’ils jugeaient prioritaires.  Comme corollaire, ils devaient rendre des comptes sur l'utilisation de ces fonds publics.

De plus, la présence de sous-ministres en région a permis de freiner quelque temps l’ardeur des adeptes de la centralisation.  Cette réforme n’a duré qu’un temps et les technocrates ont vite repris le contrôle. Au fil des ans, le mandat des organismes régionaux s’est réduit à un simple rôle de planification et de concertation sans une réelle capacité financière de décider des véritables priorités et des projets structurants pour la communauté.

Quelque vingt ans plus tard, l'action gouvernementale est perçue comme une réponse en réaction aux pressions des milieux et en deçà de leurs besoins véritables alors que les grands mandarins la jugent généreuse et nettement suffisante. Ce jugement, les mandarins le portent en fonction de leur connaissance et de leur compréhension restreintes des problématiques régionales et du monde agricole.

L’intervention des CLD est réduite à néant, les CRÉ ferment leurs portes tour à tour. Les secteurs agricoles vivent des moments difficiles : augmentation des coûts de production, difficulté d’assurer une relève en raison des coûts de financement, spéculation foncière, aléas de la mondialisation des marchés et de la concurrence internationale.

Sans vouloir être alarmiste, je vois poindre à l’horizon un Québec à deux vitesses : celui des régions fortement urbanisées et celui des autres régions éloignées de ces centres urbains.

Le temps presse au gouvernement de démontrer son empathie

Même si le contexte budgétaire du gouvernement exige une contraction de son intervention, il m’apparaît essentiel de redonner une capacité politique de développement à toutes les régions du Québec. J’invite le premier ministre à revoir, à l’occasion d’un remaniement, son approche de développer les territoires en mettant sur pied un organisme placé sous son autorité. Il lui faut également examiner la possibilité d’intervenir différemment dans les régions en nommant des sous-ministres à la tête d’une fonction publique basée sur le territoire et non plus sur leur appartenance à un ministère.

Ne dit-on pas qu'on juge l'arbre à ses fruits ! Le temps presse au gouvernement de démontrer son empathie envers le monde agricole et agro-alimentaire ainsi qu’envers les milieux régionaux.