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Comparer l'Afrique et ici c'est comme comparer des pommes et des oranges

Yan TURMINE, agr.,

Le dossier d’accaparement des terres fait encore couler bien de l’encre. Il est surprenant de voir l’acharnement de certains groupes à y voir un grave problème. Faute d’évidence ou de faits réels proches de chez nous, on montre du doigt ce qui se passe ailleurs, en Afrique ou en Amérique du Sud, en espérant convaincre que l’on a un problème ici. Pour avoir beaucoup voyagé, particulièrement en Afrique, les constats d’accaparement des terres à grande échelle, me mettent mal à l’aise et ne correspondent pas à ce que j’ai vu. On semble confondre problème de gouvernance et phénomène d’accaparement. De plus, on analyse des situations particulières à des pays sous-développés avec des concepts très occidentaux de pays très développés, une bonne façon de tirer les conclusions que l’on veut,  loin de la réalité.

Difficile à croire qu’il y ait un engouement pour ce type d’investissement. 

Premier concept, et non le moindre, qui diffère des pays riches, le droit foncier : Ici lorsque l’on achète une propriété, une terre agricole, on a un titre de propriété clair qui est supporté par un cadastre clair (précis à quelques pieds près, laissant place à quelques chicanes de clôture) et par un véritable système de droit foncier. En terme clair comme propriétaires, vous êtes chez vous pour longtemps, si le maire du village, le député ou le gouvernement change vous êtes encore chez vous. Si le gouvernement décide qu’il a besoin de votre terrain pour construire une route il peut vous exproprier, mais c’est compliqué et coûteux. En Afrique subsaharienne, ce droit foncier, ou plutôt les titres de propriété concernent généralement les propriétés situées dans les grands centres urbains et leur validité est souvent douteuse. Dans le milieu rural, on parle le plus souvent d’une superposition de droit foncier : le plus courant ce sont les droits coutumiers, qui reposent sur l’utilisation du terrain, car la propriété des terres est divine. Si une personne arrête de cultiver ou d’utiliser ce terrain, il en perd son droit foncier au profit du nouvel utilisateur.  Ce concept de droit lié à l’utilisateur est des plus complexes, car il implique souvent plusieurs groupes d’utilisateurs. Au Sahel le même territoire est souvent exploité par des agriculteurs sédentaires, des agriculteurs nomades et des éleveurs nomades ou transhumants. Les droits d’utilisation des terres sont souvent conflictuels et débouchent quelques fois sur des conflits. À ce droit coutumier vient se superposé un droit cantonnier hérité des anciennes administrations coloniales et le droit foncier moderne mis en place dans certains secteurs suite à des projets de développement. On retrouve ce type de droit le long de la côte africaine, où se trouvait les grandes plantations. Ce droit foncier moderne est souvent assujetti aux changements de gouvernement ou à la réussite du projet de développement mis en place. En fin de compte l’absence de droit foncier clair ouvre la porte à la fraude et la corruption, et en l’absence d’État de droit comme c’est le cas dans les dictatures, il est assez difficile de faire respecter ses « titres de propriétés » par un nouveau pouvoir, ou même lors de reforme par le pouvoir en place. On est loin de la sécurité à long terme que devrait procurer un investissement foncier. Il est donc difficile à croire qu’il y ait un engouement pour ce type d’investissement.  

L’accaparement en Afrique, c’est pas nouveau !

De plus l’accaparement de grand bloc de terres en Afrique n’est pas un phénomène contemporain,  les gouvernements africains dans les années 60 et 70 se sont accaparés des grandes superficies de terres via de grandes sociétés d’états, par la nationalisation des fermes des anciens colons tout en ne reconnaissant pas les droits fonciers ancestraux de plusieurs ethnies.  L’échec de ces grandes sociétés d’État a réduit pratiquement à néant des productions agricoles importantes et a ouvert la porte à la corruption et à l’attribution de terres aux amis, au gré des régimes en place.  Les terres destinées aux grandes cultures industrielles en sont un bon exemple. En Tanzanie, vous pouvez rouler pendant des heures en ayant comme paysage d'anciennes plantations de sisal (un agave qui sert à faire de la fibre), abandonnées. Dans les années 60, la Tanzanie était le premier producteur mondial avec une production annuelle de plus de 234.000 tonnes de fibres. Une nationalisation désastreuse des fermes et des usines,  couplée à un marché mondial compétitif, l’industrie disparait avec une production de moins de 20.000 tonnes dans les années 90. Aujourd’hui, la production est remontée à environ 40.000 tonnes. On est loin de la glorieuse époque. L’espoir de cette industrie repose non plus sur des grandes exploitations, mais sur une multitude de petites entreprises locales.

Ici c’est pas l’Afrique !

L’investissement foncier en agriculture, en Afrique comme dans la plupart des pays en voie de développement se font dans des conditions de grande insécurité, des droits fonciers contestables au gré des régimes ou des administrations en place, reposant sur une corruption endémique. Souvent, les grandes transactions terriennes ne sont que la volonté des gouvernements locaux qui veulent remettre en production des parties d’anciennes grandes sociétés d’État, sans trop d’espoir de réussite. Au lieu de parler de problèmes d’accaparement des terres dans ces pays, on devrait parler de problème de droit foncier,  de droit,  de bonne gouvernance politique, de démocratie. Et donner en exemple le cas de ces pays pour soulever le problème d’accaparement des terres ici, c’est comme comparer des pommes avec des oranges.    

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