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La nourriture au coeur de chaque civilisation

Mathieu BOCK-COTE ,

Au début des années 1970, une tentation surprenante s’est manifestée dans la société québécoise: celle du retour à la terre. Étrange parce qu’elle venait tout juste d’en sortir et n’en gardait pas un si bon souvenir. La conquête de la modernité n’était-elle pas d’abord pour les Canadiens français celle de l’urbanité? Certes. Et pourtant, certains crurent retrouver dans la vie rurale une part d’authenticité que la modernité leur volait.

Il faut dire que l’époque poussait vers cela. On se souvient des hippies. On les traite volontiers, aujourd’hui, de zozos égarés, de drogués anarchisants, et cette caricature a une grande part de vérité. Mais des sociologues, et non des moindres, comme Jacques Ellul et Edgar Morin virent chez eux autre chose qu’une simple régression infantile. Ils reconnurent dans leur quête une critique de la société industrielle, de la société de consommation.

Ont-ils laissé une trace, sinon dans la mémoire des boomers qui s’encanaillèrent dans les communes? Peut-être. Et peut-être plus profonde qu’on ne le croit, dans une civilisation qui fait à son tour l’expérience de la part inhumaine de la consommation, de l’uniformisation des vies. Autrement dit, le capitalisme mondialisé devient de plus en plus invivable, et on renoue avec l’intuition de ceux qui l’ont critiqué. 

Rien de plus banal que de rappeler que la nourriture est au cœur de chaque civilisation. Si on veut le dire autrement, l’agriculture est au cœur de la culture. Et on assiste aujourd’hui à une prise de conscience neuve des enjeux politiques liés à l’alimentation. On s’intéresse à la traçabilité des produits, on s’inquiète des conditions d’élevage des animaux, on espère que les légumes ne soient pas gonflés aux engrais chimiques, on redécouvre le petit producteur du marché du coin.

Dans nos villes, on mange de plus en plus bio. Ou plus exactement, on est tenté par l’achat local. Évidemment, les deux réalités ne se recoupent pas. Elles relèvent pourtant d’une même protestation contre la standardisation des saveurs et l’industrialisation massive de l’alimentation. Il ne faut pas devenir fou avec cela. Mais nous cherchons peut-être, après le temps de la démesure mondialisée, du toc et de l’artificiel, quelque chose comme un nouvel enracinement.

Les cyniques y verront une mode pilotée par l’écologisme médiatiquement dominant. Ils y sentiront peut-être même la condescendance habituelle des bobos urbains branchés pour les classes moyennes, dont on dit qu’elles n’ont pas le temps de s’occuper de telles tracasseries. Ne nous trompons pas: cette conversion à l’enracinement chic camoufle bien mal une forme de snobisme social. Mais ne faisons pas l’erreur d’y voir l’essentiel.

On peut y voir aussi un progrès de la civilisation, qui avance à coups d’essais/erreurs. Je me souviens d’une vidéo circulant sur internet qui documentait le massacre industriel des poussins dans un abattoir quelconque, comme s’il s’agissait d’une matière inanimée qui ne méritait même pas les égards minimaux. C’était abject. Je n’en suis certainement pas sorti végétarien, mais convaincu qu’une civilisation qui se respecte respecte aussi le vivant.