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Laissons le libre marché s’exercer

Yvon PICOTTE ,

Un article de Jean-Philippe Décarie paru dans La Presse le 8 mai dernier sur l’accaparement des terres a déclenché un questionnement que je veux vous partager.  Cet article nous rappelle le contexte particulier de notre secteur agricole : 

-Le nombre de fermes ne cesse de diminuer au Québec (29 000 selon les plus récentes statistiques colligées par l'Union des producteurs agricoles);
-L'âge moyen des exploitants augmente, soit plus de 40% des propriétaires de fermes sont âgés de plus de 55 ans et seulement 30% de ces exploitants agricoles peuvent compter sur une relève familiale;
-L'augmentation de la superficie moyenne des exploitations agricoles à 114 hectares;
-Le prix des terres agricoles du Québec a enregistré une plus-value spectaculaire depuis deux ans (24,7%, en 2013, la troisième hausse la plus importante au Canada et 15,7%, en 2014).

Ces constats parlent d’eux-mêmes et expliquent l'émergence de nouveaux groupes d'investisseurs qui se sont mis à racheter des terres compte tenu de l’incapacité de la relève à racheter les fermes de leurs parents se voyant offrir des sommes exorbitantes.

Doit-on s’inquiéter comme le font l'Union des producteurs agricoles la Fédération de la relève agricole du Québec de ce qui se passe avec la société Pangea?  Cette société procède depuis plus de deux ans au rachat de terres agricoles et les a greffées aux acres d'agriculteurs exploitants associés à leur démarche. En effet, Pangea a mis sur pied des Sociétés d'opération agricole (SOA) dont la majorité est située au Québec et qui sont, chacune, gérées par un agriculteur local détenant 51% de la SOA.

La mission et les objectifs annoncés par cette société d’investissement semblent louables: regrouper un nombre d’acres de terres cultivables afin de développer le plein potentiel de chaque parcelle disponible et rationaliser / optimiser les moyens de production - intrants, machinerie, main d'œuvre.

Je suis porté à faire confiance aux gens et demeure convaincu, jusqu’à preuve du contraire, de la bonne volonté des représentants de cette société. Devant une commission parlementaire tenue en mars dernier sur le phénomène de l'accaparement des terres, ils ont affirmé que «Pangea n’est pas un fonds d’investissement agricole mais un fonds d'opération qui veut stimuler l'entrepreneuriat dans ce secteur d'activité».

Dans ma chronique d’octobre 2014 portant sur ce sujet, j’avais souligné l’importance de tenir compte dans notre réflexion sur l’accaparement des terres qu’au Québec on parle de valeur économique associée à la valeur identitaire, deux concepts intimement liés. De plus, j’avais également indiqué que l’arrivée du gouvernement dans ce domaine n’est pas l’assurance du succès.  

Aujourd’hui, je persiste et signe : laissons le libre marché s’exercer en gens d’affaires  responsables. Mais la situation actuelle du secteur agricole exige qu’on facilite la mise en place de moyens privés et publics pour que la propriété des terres demeure le plus possible aux agriculteurs.  Mettons plutôt l’accent sur le côté positif de l’intervention actuelle des sociétés comme Pangea: mettre à la disposition de la relève un fonds d'opération pour l’acquisition et l’optimisation des moyens de production.

L’article de La Presse m’a ramené dans le temps au moment où, durant les années 1980, nous avons vécu des fermetures de manufactures ou d’usines, que les taux d’intérêt étaient très élevés et que des milliers de travailleurs se retrouvaient à la rue. À l’instar de ce qui s’est fait pour le financement des entreprises par le biais de fonds bâtis avec l’épargne des travailleurs et du grand public, ne pourrait-on pas imaginer une formule spécifique pour le secteur agricole notamment pour faciliter et favoriser l’acquisition de terres et l’optimisation des moyens de production agricoles?

La situation actuelle risque de s’accélérer et qu’il y ait de moins en moins de jeunes susceptibles d’être en mesure d’acquérir la ferme de leurs parents. Par conséquent, il nous faut réfléchir sur le phénomène de l’accaparement des terres. Cette réflexion ne peut se faire sans la participation du gouvernement dont le rôle essentiel serait de favoriser, par le biais de mesures fiscales incitatives, la création d’un tel fonds agricole. Dans le contexte actuel, sa contribution est souhaitable et essentielle mais elle devrait, quant à moi, se limiter dans un premier temps, à cette seule intervention.

Mais pour qu’une telle réflexion se fasse au Québec, faut-il que les fonctionnaires du  MAPAQ en prennent l’initiative avec leurs collègues des Finances et que tous les deux fassent preuve de rigueur et associent les gens du milieu tout au long de la démarche et de la réflexion!