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Pitié pour les églises du Québec

Mathieu BOCK-COTE ,

La nouvelle revient en boucle dans l’actualité: les églises du Québec tombent en ruine. Dans chaque paroisse, on cherche à sauver les plus belles, même si de temps en temps, on perd un joyau, comme on l’a vu récemment à l’église Saint-Jean-Baptiste de Québec. Plus souvent qu’autrement, le temple n’en sera plus un. On ne pourra plus y prier ou célébrer la messe. C’est apparemment le prix à payer pour conserver les bâtiments et le patrimoine architectural qu’ils représentent. C’est triste. L’église sera quelquefois détruite. D’autres fois, elle sera convertie en bâtiment communautaire. Ou encore, en condos. 

À ce qu’on nous dit, c’est inévitable. Un peuple qui abandonne ses églises et ne les fréquente plus que pour des baptêmes de moins en moins nombreux doit accepter de les voir mourir. C’est une foi plus forte que tout qui avait permis de les ériger. Sans elle, on peut se demander comment elles tiendront debout. Une église vide, qu’on ne comprend plus, devenue culturellement indéchiffrable, et qui n’a plus rien de sacré, c’est peut-être la trace d’une civilisation en train de mourir. Paradoxalement, c’est peut-être à ce moment que ceux qui se voient comme les derniers conservateurs de cette civilisation renouent avec elle, comme on le voit en France.

Certains ont la foi. Ils sont de moins en moins nombreux. D’autres ne l’ont plus. Ou ne l’ont même jamais eu. Et pourtant, tous, d’une manière ou d’une autre, ont baigné dans une culture marquée par l’empreinte profonde du catholicisme. Plusieurs s’en désolent. De manière pavlovienne, ils maudissent notre «vieux fond judéo-chrétien» et s’imaginent que les Québécois seraient plus riches et plus libres s’ils parvenaient à s’en débarrasser. Lorsqu’ils pensent à l’histoire du catholicisme au Québec, ils la connotent très négativement. La mythologie de la grande noirceur nous écrase encore plus qu’on ne le croit. Elle rend notre passé inaccessible.

On aime célébrer la beauté des villages québécois. Mais peut-on imaginer un beau village sans une belle église? Longtemps, l’église du village ou même de la paroisse était la seule trace de beauté architecturale et culturelle dans un pays qui était fondamentalement dépossédé. Il faut dire que le catholicisme croyait encore en lui-même à ce moment. Sa liturgie était splendide. Il irriguait encore la culture en profondeur, et les écrivains lus par nos pères étaient pénétrés par ce catholicisme cherchant à comprendre et à transcender les tourments de l’âme humaine. Il faudrait bien un jour redécouvrir des auteurs comme Bernanos ou Péguy.

Mais le verdit, cruel, tombera quand même: une église ne peut pas survivre simplement comme une trace patrimoniale. Évidemment, on pourrait demander à l’État d’en faire plus pour les préserver. Et il le devrait. On pourrait aussi demander à l’Église catholique de mieux financer la réfection de ses églises et de ne pas y voir que des tas de pierre. Et elle le devrait aussi. Il se pourrait toutefois que l’Église doive renouer avec la conquête des âmes en se donnant la mission de faire renaître ici un catholicisme vivant. La chose est-elle possible? La nostalgie secrète que certains ressentent à l’occasion pour la foi de leurs ancêtres pourrait lui servir de terreau.