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Le lait canadien « écrémé »

Sylvain Charlebois ,


Soyons clairs, le Canada devait suivre, point. L’accord du Partenariat transpacifique (PTP) qui s’est conclu à Atlanta était vraiment l’affaire des Américains et des Japonais qui voulaient à tout prix miner la position de la Chine au sein du lucratif corridor de l’Asie-Pacifique. Lors de l’entente avec l’Union européenne signée il y a quelques mois, une brèche avait été créée au sein de la gestion de l’offre en exemptant des tarifs douaniers, un quota supplémentaire de 17 700 tonnes de fromage européen importé au Canada. C’est beaucoup de lait, il s'agit en fait de 2 % de notre production dont nous n’aurons plus besoin. Avec le PTP, bien qu’il nous manque encore beaucoup de détails, la gestion de l’offre sera vraisemblablement secouée par une ouverture accrue de notre marché au lait étranger. Mais qu’on soit d’accord avec le PTP ou non, notre filière laitière a grandement besoin d’un nouveau souffle après plus de 40 ans d’existence sous un régime de quotas de production et de tarifs à l’importation exorbitants.

Au Canada, la gestion de l'offre régit la production laitière, les œufs ainsi que la volaille. Malgré cela, uniquement le secteur laitier exprime son mécontentement, et c’est bien normal. La nervosité demeure extrêmement palpable partout au pays. Depuis des années, faire partie du club sélect de la production laitière constituait un privilège réservé aux héritiers de quotas, à quelques exceptions près. Pire encore, en raison de contrôle rigoureux de la production face à une demande chancelante au pays, plusieurs fermes ont disparu au Canada, plus de 100 000 depuis 1970, et ce, malgré nos mesures archi-protectionnistes. Alors, stratégiquement, la filière laitière canadienne se dirige lentement mais sûrement vers le précipice, avec ou sans le PTP.
    
Pour devenir plus concurrentielle, la filière laitière canadienne a du chemin à parcourir. Puisque les coûts de production de nos fermes laitières au Canada se situent parmi les plus élevés au monde, le niveau de compétitivité n’est simplement pas au rendez-vous. Sans une stratégie pertinente à long terme, plusieurs fermes laitières risquent de disparaître avec l’arrivée de produits concurrents. Les producteurs canadiens ont tout de même accès à une technologie novatrice et une génétique hors du commun. Les économies d’échelle doivent être relevées afin de donner une chance à nos producteurs de rivaliser contre des économies laitières plus avancées que la nôtre en ce moment. La transformation laitière au pays y tirera aussi profit en voyant le coût de ses intrants diminuer. C’est ce que l’Allemagne, la Hollande et le Danemark ont fait lors de la période de transition de 12 ans avant la fin des quotas laitiers en Europe. Ces pays ont aussi encouragé certains producteurs à quitter l’industrie, une mesure émotionnellement éprouvante mais nécessaire dans un contexte de mondialisation.
 
D’ailleurs, certains prétendent que la crise laitière européenne démontre que la gestion de l’offre a ses mérites. Il faut bien comprendre que les pays où l’on retrouve un groupe important de producteurs qui éprouvent des difficultés ont mal préparé leur industrie respective. Étant donné la situation géographique de notre pays, juste au nord de la superpuissance agricole des États-Unis, le Canada n’a pas les moyens de sous-estimer l’impact d’une économie plus ouverte au monde, comme c’est le cas actuellement pour d’autres secteurs agroalimentaires tels que le porc ou le bœuf. Le PTP représente une chance inouïe pour nos producteurs laitiers d’améliorer la qualité de leur produit tout en maintenant leurs coûts de production à un niveau respectable. Depuis la fin des quotas laitiers en Europe en avril dernier, le Canada reste maintenant le seul pays industrialisé à maintenir un système aussi impénétrable que la gestion de l’offre. Il est temps que cela change.