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«La crise est profonde: elle mérite que le peuple s'y intéresse»

Simon BEGIN ,

«Oui, la crise actuelle est profonde. À mon avis, le Québec francophone risque sa survie s'il compte sur une économie ultralibérale pour garantir son avenir».C’est le verdict sévère que pose M. Claude Béland, un des observateurs les plus respectés de la société québécoise, à qui nous avons demandé si le modèle agricole québécois est encore viable à l’heure de la déréglementation des marchés et du profit à tout prix.M. Béland est inquiet, très inquiet, et pas seulement pour l’avenir de l’agriculture. «Si c'est la pérennité du capital qui décide, les Québécois ne décideront plus ce qui touche vraiment à leur nation... Et un modèle étranger prendra toute la place».  

Ce modèle étranger laissera selon lui peu de place aux grands acquis de la social-démocratie québécoise, dont la gestion de l’offre.  Si la social-démocratie a dominé dans l’immédiat après-guerre, le libéralisme économique a pris le dessus depuis les années 1980, imposant la domination de la finance sur l’économie réelle. Ce virage désastreux aux yeux de M. Béland  a été  porté par des théories qui ont mis au cœur de l’économie le bien-être de l’individu plutôt que celui de la collectivité, mais aussi, il faut bien l’admettre, par le côté sombre de la nature humaine, soit les instincts de domination et de possession.

«Un tel système contredit les valeurs proposées par les grandes chartes des droits humains. L'humanité n'a pas réussi l'égalité des droits et des chances - puisqu'elle accorde désormais le pouvoir au capital», déplore  M. Béland pour qui la main mise du 1% de bien nantis sur  plus de 50% du patrimoine mondial est un scandale  colossal. 

Cette tendance vers toujours plus d’accumulation de richesses et d’inégalité est si forte que même les piliers du modèle québécois que sont les coopératives et les entreprises d’économie sociale n’échappent pas aux diktats des agences de notation et du rendement avant tout, au prix de renoncer aux valeurs de partage, d’égalité et de solidarité qui ont animé leurs fondateurs.  «Autant les coopératives de services financiers que le monde de l'agriculture s'inscrivaient dans le projet de créer un modèle québécois de développement. Aujourd'hui, c'est moins évident ».

Que nous réserve l’avenir?  «Bien malin celui qui, peut de nos jours définir le modèle québécois», constate M. Béland. «Certains veulent imiter les grands pays et miser sur la force du capital. (…). D'autres, à l'image des "petits pays" qui misent sur les valeurs de solidarité universelles et de social-démocratie, proposent une économie sociale et démocrate puisque de tout temps c'est l'union qui fait la force».

Le choix de M. Béland est clair. « Le Québec peut-il survivre si ses habitants préfèrent devenir des citoyens du monde? S'ils ne s'inquiètent pas de contrôler leurs épargnes de façon qu'elles contribuent à la réalisation d'un projet sociodémocrate, cette forme de société qui nous a permis de faire des progrès remarquables au cours des années 1960?»

Selon lui, le Québec doit opter pour cette seconde voie.  «Ce modèle est toujours viable si le Québec est vécu par une majorité de citoyens dont les comportements sont sociaux-démocrates. Ce qui inclut évidemment les dirigeants d'entreprises, surtout les dirigeants de coopératives et de mutuelles (...). Le succès d'une coopérative ne se mesure pas uniquement à ses résultats financiers, mais surtout à sa contribution à l'établissement d'une société juste et équitable», estime l’ancien président du Mouvement Desjardins.

La survie du Québec francophone passe par «la réalisation de ce beau projet d’une communauté sociale-démocrate», ce qui passe à son tour par plus de vraies coopératives et plus de systèmes tels que la gestion de l’offre en agriculture, a conclu M. Béland