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Nos racines françaises

Mathieu BOCK-COTE ,

J’ai passé l’essentiel du mois d’avril et les premiers jours de mai en France pour assurer la promotion de mon plus récent livre. Officiellement, j’étais donc là pour le boulot. Mais j’y étais aussi parce que j’aime ce pays absolument, et qu’y passer quelques semaines a pour moi les vertus d’un véritable ressourcement intellectuel et même spirituel. Un mois à Paris, ce n’est jamais perdu, et c’est une manière de nous rappeler que nous sommes encore, même si nous peinons à l’admettre, un peu français. 

Je sais que bien des Québécois, et parmi ceux-là de remarquables, disent le contraire. Entre Londres et Paris, ils font le choix de la première. Différentes explications sont possibles. La plus courante, c’est que la colonisation britannique a fait de nous des hybrides culturels. C’est bien possible. Nous nous sommes habitués aux mœurs du conquérant, au point même de nous les approprier. Pour le dire à la Elvis Gratton, nous serions des Britanniques nord-américains de langue française. Ou quelque chose comme ça.

Il y a peut-être un fond de vérité là-dedans, bien que j’y vois aussi l’expression d’un complexe d’infériorité difficilement surmonté. Trop souvent, les Québécois s’imaginent snobés lorsqu’ils vont en France. Ils s’y sentent traités non seulement comme des provinciaux, mais comme des coloniaux. En fait, ils ne se sentent pas à la hauteur de la France, donc ils la boudent en se tournant vers sa vieille rivale. Préférer Londres à Paris lorsqu’on est Québécois, c’est une manière de se soustraire mentalement au jugement du pays qui fut pourtant notre mère patrie.

On parlait autrefois de nos racines françaises. La formule semble peut-être usée, surtout à une époque où au nom de la diversité, on cherche à étouffer les origines des nations. À écouter certains idéologues multiculturalistes, la Nouvelle-France serait une part honteuse de notre passé. La conquête anglaise nous en aurait heureusement libérés. C’est la nouvelle version de la vieille thèse de la conquête providentielle, qu’on nous servait pour nous amener à nous réjouir d’être passés sous la domination anglaise.

La réalité est pourtant là: renouer avec la France, c’est reconnecter avec la part la plus intime et pourtant la plus évidente de notre identité. La plus intime parce qu’elle touche les origines. La plus évidente parce qu’elle réfère à ce qui caractérise notre culture. La langue n’est pas qu’un moyen de communication, mais ce par quoi s’exprime l’âme d’un peuple et d’une civilisation. Et on voit mal comment nous pourrions, dans une époque de mondialisation, faire vivre notre langue en nous coupant du pays qui la porte et qui assure encore sa puissance.

J’aime le dire, mais il n’en tient qu’à nous de nous réapproprier les trésors de la littérature française, qui étaient déjà au cœur de la formation de nos récents ancêtres, ceux qui firent l’expérience de la plus ou moins bien nommée Grande noirceur. Les grandes œuvres fécondent l’esprit. On aurait bien tort de croire qu’on les renie sans s’appauvrir. Mais on devrait aussi, simplement, renouer le lien intime entre le Québec et la France: nous sommes des pays de la même famille.