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Sans convaincre l’UPA, rien n’arrivera !

Yannick PATELLI ,

Yannick Patelli : Vous avez publié un rapport qui propose un changement dans le modèle d’affaires dans le domaine acéricole, mais iriez-vous jusqu’à dire que c’est tout le système agricole qui doit changer ?

Florent Gagné : Mon étude n’a porté que sur le dossier acéricole pas sur les autres productions. Mais certaines considérations doivent s’appliquer à l’ensemble du monde agricole, mais je ne peux l’affirmer avec autorité puisque je ne me suis pas penché sur les autres secteurs. L’ensemble de l’agriculture est basée sur le collectivisme et certaines conclusions du rapport peuvent s’appliquer à d’autres secteurs.

YP : Quelle différence faites-vous entre le secteur laitier et le secteur acéricole

FG : Il y a une différence fondamentale entre les deux. Le lait est dans un système de gestion de l’offre complet. On contrôle aux frontières par des tarifs, hormis pour le cas du lait diafiltré, mais en général la logique du produit laitier c’est de dire on va produire pour ce qu’on consomme. Alors que dans le dossier de l’acériculture c’est un concept difficile à comprendre puisque c’est une industrie d’exportation dont on est le principal exportateur dans le monde. IL m’a été difficile d’entrer dans la logique de la FPAQ qui veut malgré le marché d’exportation garder les principes de contingement.

YP : Vous dites dans votre rapport que les États-Unis sont en plein développement du marché du sirop d’érable. Est-ce que cela peut aller jusqu’à détrôner le Québec ?

FG : À long terme oui. Période 2007 à 2012, ils ont augmenté de 45 % leur production. Et actuellement 8 à 10 % par année. Les États-Unis vont rapidement pouvoir produire 60 millions de livres, ils ne seront plus un producteur marginal comparativement aux 100 millions de livres que produit le Québec. D’ici 3 ans, ça sera un joueur majeur. Certes le marché est en croissance, mais il fait être réaliste, car il y a une limite à l’exportation d’autant plus que les Américains sont les principaux consommateurs et qu’ils sont connus pour leur patriotisme qui va les amener à l’autosuffisance.

YP : Vous mettez l’accent sur l’aspect distinctif de la qualité

FG: Il y a eu des efforts de faits par l’industrie de l’érable et la fédération pour ouvrir les marchés internationaux avec un certain succès. Mais il faut mettre l’accent sur la qualité du produit, on vit dans un monde où les consommateurs sont plus exigeants. La Fédération semble l’entendre. Ils m’ont déposé un document qui prenait en compte ces préoccupations. Quelle intensité ils y mettront c’est à voir.

YP : Vous mettez l’accent dans votre rapport sur la conciliation nécessaire entre la Fédération FPAQ et certains acériculteurs, comment voyez-vous la situation ?

FG : Les tensions qu’on a connues entre certains producteurs et la fédération ont atteint un certain paroxysme. Personne ne trouve que c’est une évolution heureuse. C’est le symptôme de quelque chose qui ne tourne pas rond dans le système.Je ne condamne pas l’ensemble du système parce qu’il y a de bons côtés dans le système québécois, mais il mérite d’être assoupli et réajusté à la réalité d’aujourd’hui. Les positions idéologiques sont assez campées d’un côté et de l’autre. Se bloquer à tout changement qui pourrait venir de l’extérieur n’est pas une situation saine. Le compromis doit se faire.

YP : Les rapports se succèdent et ils sont toujours dynamités en trois jours comment voyez-vous cela ?

FG: Je trouve cela décevant. On peut remonter à Bolduc, les deux rapports Pronovost, le mien. Je trouve cela dommage que la pensée soit bloquée comme cela. Je trouve trop campée la position de l’UPA en général. Trois ou quatre jours après mon rapport, ça manifestait sur la colline parlementaire et probablement 99,9 % des gens qui y étaient n’avaient pas lu le rapport. Dans tous ces rapports il y a des choses positives et quand on a cœur l’agriculture, il faut le reconnaître. Le changement est toujours inquiétant, mais on aurait intérêt à s’ouvrir à des idées nouvelles plutôt que de se murer.

YP : Votre recommandation 21 * est assez claire, comment voyez-vous son application alors qu’elle déclenche le feu nucléaire quand on l’évoque à L’UPA ou auprès des défenseurs du statu quo du monopole ?

FG: Il est bien beau de souhaiter des changements, mais à moins que la fédération et l’UPA acceptent des changements rien ne se fera parce que nous sommes dans un système de décentralisation en matière d’agriculture qui fait en sorte que tous les pouvoirs ont été donnés à l’UPA et aux fédérations qui en dépendent. Ce système intégré fait en sorte que des responsabilités au départ gouvernementales sont déléguées en bloc de façon massive à une autre instance. En soit ce n’est pas mauvais, maintenant il faut garder un équilibre dans les institutions. Le rapport Pronovost dès 2008 avait signalé que le ministère de l’Agriculture n’était plus en position déjà de s’investir dans le domaine agricole comme il serait souhaitable qu’il le fasse et comme le ministère de la Culture le fait dans son domaine par exemple. Mais même si le ministre de l’Agriculture estime que cette recommandation a du sens et veut l’appliquer, il ne peut pas. Il n’en a pas le pouvoir. À moins de les convaincre, rien n’arrivera. Sans législation, sans amender la loi, le ministre devra quémander auprès des instances agricoles québécoises.

YP : Pensez-vous que cette fois-ci que le gouvernement a de réelles intentions de changement pour le monde agricole ?

FG : M.Paradis en conférence de presse a spécifié son intention d’aller de l’avant avec mon rapport. Il a dit exactement : `` Je n’ai pas pour habitude de tabletter les rapports``. Alors c’est exprimé par la négative. Ce n’est peut-être pas un engagement à suivre toutes les recommandations, mais on peut voir dans la volonté du ministre l’intention réelle de faire quelque chose. Mais comme ancien sous-ministre, je connais assez bien la réalité politique pur savoir qu’entre la volonté d’un ministre de faire quelque chose et le faire réellement, il y a tout un monde qui a à voir avec notre système politique qui est un jeu de pression de pour, de contre et de considération à savoir si on gagne ou on perd des comtés ruraux.

YP : Comment jugez-vous les attaques continues de L’UPA et de son journal syndical ?

FG : Il y a un activisme journalistique et idéologique du côté des instances agricoles qui va beaucoup plus loin que ce qu’on peut ressentir sur le terrain. Je ne retrouve pas sur le terrain le langage combatif exprimé à Longueuil. D’ailleurs la réaction de la Fédération face à mon rapport est excessive dans le langage alors qu’on n’est pas si loin que cela l’un de l’autre. Sur la question du contingentement, moi j’arrive à une lecture, étant donné qu’on est dans une industrie d’exportation et qu’on ne contrôle pas la production externe, je me dis que l’abandon du contingentement serait un signe aux producteurs qu’ils viennent des retrouver leur droit de produire. Le droit de produire, l’UPA en a déjà été un grand défenseur. Des gens influents du secteur m’ont dit, on est en pénurie technique de sirop d’érable et on maintient le contingentement. La Fédération fait une bataille très idéologique contre mes recommandations, mais dans le même temps, elle est à la régie des marchés agricoles pour faire augmenter les contingentements et plus obtenir le pouvoir de l’augmenter à discrétion. Moi je veux redonner le droit de produire aux agriculteurs et eux veulent le redonner, mais par bouchées. Au fond on est dans la même direction, mais je cours un peu plus vite.

YP : Avez-vous eu des contacts depuis avec la FPAQ et L’UPA ?

FG : Non on ne m’a pas contacté ni la FPAQ, ni l’UPA. Mais je lis régulièrement leurs écrits sur le sujet. Je n’ai pas senti qu’on cherchait à évoluer. Ça ne peut pas être les mêmes acteurs, car ils auront tendance à jouer dans les mêmes rôles. Pourtant j’ai reconnu certains bons coups de la Fédération pensant que ça rendrait l’autre partie plus acceptable. Là-dessus je me suis trompé. On est dans un monde où les positions sont tranchées, ils sont à Longueuil, il y a un mur de Berlin tout autour du complexe de Longueuil. Et on se retrouve dans un système d’immobilisme où tout est figé.

YP : Ça laisse donc présager que si on ne légifère pas, il ne se passera rien ?

FG : ``Je ne souhaite pas qu’il en soit ainsi parce que beaucoup d’acériculteurs m’ont écrit. Ma boîte courriel a été inondée par ceux qu’on appelle les récalcitrants, mais aussi par des acériculteurs qui sont dans le système et ils m’ont dit qu’ils ont des opinions qu’ils ne peuvent pas dire publiquement pour garder des bonnes relations. Les gens ne parlent pas parce qu’ils ont peur de parler``.

Il conclut en disant : `` J’aimerais que les acériculteurs lisent mon rapport et se rendent compte qu’il y a des solutions intéressantes pour leur industrie, qu’on mette de l’oxygène dans le système et qu’on ne prenne pas les ordres directement de Longueuil. Il faut un débat d’idées. Pendant qu’on n’en fait rien, ça stimule la production en Ontario, au Nouveau-Brunswick, aux États-Unis.  La raison doit retrouver sa place à un moment ou à un autre. J’espère que M. Paradis ira de l’avant sur certaines recommandations``.

YP : Un institut agroalimentaire qui portera le nom de Jean-Garon est en voie de naître, qu’en pensez-vous ?

FG : ``Espérons que ça fonctionne, parce qu’on est en lacune de débats dans le monde agricole. Il y a actuellement une façon de faire les choses qu’on veut immuables, qu’on veut figer. On se cristallise dans nos opinions et quand on n’évolue pas, l’histoire fait qu’il faut évoluer par à coups. Il suffit de prendre l’exemple du mur de Berlin lorsqu’il est tombé. Les pays de l’Est ont craqué du jour au lendemain faute d’avoir évolué au fur et à mesure qu’on avançait. Tu peux résister un bout de temps en se disant on va changer de politiciens, mais tôt ou tard la réalité va les rattraper et là l’espace qui se sera créé entre la réalité et le monde devenu artificiel sera encore plus grand. J’espère qu’on n’attendra pas ça. Je me dis, est-ce qu’on va ouvrir un jour les esprits à 2016. Il y a nécessité d’ouvrir un débat sans se taper sur la gueule. Là c’est trop, si tu ne penses pas comme moi, t’es rien. Je m’attendais à une réaction adverse, mais là c’est l’approche du tout ou rien. Je ne pensais pas qu’elle serait aussi marquée``.