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Luzerne et maïs GM, des gènes égoïstes ?

Guy Forand ,

Le semis des premières luzernes GM1 provoque actuellement une vive opposition de la part des producteurs laitiers biologiques et ceux-ci ont bien raison de s’inquiéter, car les enjeux sont cruciaux. Leurs champs de foin seront-ils contaminés ? Si contamination il y a, qu’adviendra-t-il de leurs marchés et à combien se chiffreront leurs pertes ?

Quant aux autres producteurs, plusieurs demeurent sceptiques et ne savent trop quoi en penser. Ces luzernes RG2 et TRL3 rendront-elles les fermes d’élevage de ruminants plus productives, plus efficaces, plus rentables ? Quelles sont exactement lesdites améliorations agronomiques et environnementales que prônent tant les marchands d’OGM4 ? Qu’en est-il de l’autonomie des producteurs ? Ceux-ci seront-ils contraints de payer plus cher pour leurs semences et devront-ils acheter des traits transgéniques qu’ils ne désireront pas ? Verront-ils l’offre de variétés de luzernes non transgéniques presque disparaître comme ce fut le cas pour le maïs ?

Voici quelques opinions qui, je l’espère, apporteront un peu d’éclairage sur ce controversé sujet et qui vous aideront à prendre de bonnes décisions.

Échec de la politique de cohabitation, les transgènes se répandent !

Si on se fie à nos voisins du sud où la luzerne RG est cultivée depuis 2005, la situation n’est guère rassurante. Une récente et très sérieuse étude effectuée par des scientifiques du Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) démontre très clairement l’ampleur de la contamination génétique dans plusieurs états américains (Greene et al, 2015). J’invite les producteurs à prendre connaissance du contenu de cette étude scientifique dont j’ai cité la référence à la fin de cet article. Du côté canadien, malgré la très récente commercialisation de la luzerne RG, l’Alberta rapporte déjà des cas de contamination dans les champs de luzerne conventionnelle. L’heure n’est plus aux tergiversations techniques reliées au Plan de Coexistence de l’ACCS5. Si votre voisin sème de la luzerne GM près de vos champs, aussi certain que vos vaches vous donneront du lait demain, vous serez éventuellement contaminé. Les clôtures à gène n’existent pas.

Comme conséquence, les producteurs biologiques dont les animaux auront consommé de la luzerne transgénique ne pourront plus respecter leur cahier de charge. Et ceux qui pensent à un assouplissement des cahiers de charge biologique, oubliez ça ! Pour les pays du Moyen-Orient, de l’Europe, du Japon et de la Chine, c’est tolérance zéro. Mais face à l’inertie des gouvernements, la riposte s’organise. Dans plusieurs états américains et dans la région de Vancouver, des résidents ont poussé les autorités politiques à légiférer pour créer des enclaves géographiques NON-OGM. Remarquez bien qu’à défaut d’une réglementation sur la luzerne RG, les producteurs biologiques pourront toujours s’en remettre à leur compagnie d’assurance et réclamer des dommages et intérêts aux voisins qui les auront contaminés. Une belle harmonie en perspective !

Les améliorations agronomiques préconisées par les marchands de gènes

La finalité de la luzerne RG étant une destruction totale de toute végétation autre que la luzerne, son intégration sur les fermes laitières signerait l’arrêt de mort de toutes les graminées et autres légumineuses pérennes, de même que toutes les plantes annuelles de compagnonnage utilisées lors des implantations de prairies. La disparition de ces prairies multiespèces provoquerait donc une baisse considérable de l’activité biologique des sols. Finis le party pour les microbes du sol et bye-bye biodiversité. À l’avenir, le maïs semé sur un retour de prairie aura plutôt les allures d’un maïs semé sur un retour de soya.

Autre facteur très pernicieux, l’érosion des sols que les prairies de luzerne pure accroîtraient considérablement. C’est que les graminées, avec leurs systèmes racinaires fibreux, tiennent beaucoup mieux le sol en place que les luzernes dotées de systèmes racinaires pivotants. La luzerne pure voudra donc dire plus de pertes de sol de surface, de matières organiques et d’éléments nutritifs et plus de pollution dans les cours d’eau.

Du côté plantes, tous connaissent la légendaire capacité des luzernes à survivre à nos hivers. À chaque hiver meurtrier, le producteur se retrouvera avec des peuplements clairsemés de luzerne et verra ses rendements diminuer. Il faut aussi considérer le problème d’autotoxicité de la luzerne qui rend impossibles les rénovations de luzerne sur luzerne, après la deuxième année. Comme conséquence, il en résultera une diminution de la durée des peuplements fourragers et une augmentation des superficies à semer chaque année.

Et que dire de la phytoprotection. S’il est très prévisible que les champs de luzerne pure faciliteront les choses pour les maladies et les insectes, c’est au niveau de la gestion des mauvaises herbes qu’il y aura le plus de complications. Au Québec, en 2015, il s’est semé plus de 530 000 ha (1,3 million d’acres) de cultures GM (maïs et soya) dont la plupart furent pulvérisées au glyphosate. Avec l’arrivée des luzernes RG, les 150 000 ha de luzerne actuellement cultivés offrent un important potentiel de croissance pour les ventes de semences RG et de glyphosate. Si dans de nombreux cas, les prairies multiespèces denses et compétitives ne requéraient pas de traitements herbicides, les nouvelles luzernières pures devront toutes être traitées au glyphosate.

Mais malgré sa puissance destructrice, le glyphosate possède des lacunes. Il ne tue que par contact, ne possède aucune rémanence et ne contrôle pas toutes les mauvaises herbes. Conséquemment, les agriculteurs doivent mélanger d’autres herbicides au glyphosate afin de s’assurer d’un bon contrôle. Si on consulte le GUIDE DE LUTTE CONTRE LES MAUVAISES HERBES de l’Ontario, la bible canadienne du désherbage chimique, on y dénombre plus d’une dizaine de recettes de mélanges herbicides pour compléter le travail du glyphosate (OMAFRA6 ). Et puis sans contredit, la surutilisation du glyphosate accélérera des problèmes de mauvaises herbes résistantes au glyphosate qui frappent actuellement plus de 445 000 ha (1,1 million d’acres) au Canada. Ce qui voudra donc dire encore plus de mélanges herbicides pour assurer de bons contrôles. Je ne pousserai pas plus loin mon analyse, mais il y a fort à parier que les stratégies de désherbage reliées aux cultures GM soient parmi les principales causes de l’échec retentissant de la stratégie phytosanitaire agricole des dernières années au Québec.

Donc, du côté sol-plante, résumons un peu les choses. En adoptant la super technologie de la luzerne RG, les producteurs devront acheter plus de semences (plus dispendieuses), plus d’engrais chimique, plus de pesticides, plus de pétrole (plus d’opérations culturales) avec en prime une dépense additionnelle pour les frais technologiques. De plus, les producteurs verront augmenter leur charge de travail (plus de semis) et accroîtront les problèmes de pollution des cours d’eau. Et pour ce qui est des rendements en fourrages, ils diminueront et seront de moins bonne qualité.

Le lait qui vous coûte le plus cher ?

Passons maintenant à l’étable. " LE LAIT QUI VOUS COÛTE LE PLUS CHER ? CELUI QU’ON NE PRODUIT PAS ! " Voici le titre d’un article paru récemment dans la revue Coopérateur Agricole publié par La Coopérative fédérée en mars 2016. À ce titre accrocheur, il manque un item. On devrait plutôt écrire : LE LAIT QUI VOUS COÛTE LE PLUS CHER ? CELUI QU’ON NE PRODUIT PAS AVEC LE FOIN DE NOS CHAMPS ! Ce que cet article laisse croire aux producteurs laitiers, c’est que la meilleure manière de s’en sortir est de s’engager dans une course aux rendements en lait. Tous les producteurs veulent bien augmenter leur rendement en lait, mais à quel prix ? La vraie question devrait être la suivante : comment produire le lait qui dégagera "LES MEILLEURES MARGES BÉNÉFICIAIRES DURABLES" ?

Mais pourquoi fermons-nous encore les yeux sur les énormes gains économiques que nous pourrions réaliser si nous mettions autant de sérieux à cultiver les fourrages pérennes qu’à produire du maïs. Au Symposium Bovins laitiers de 2008, René Roy, agroéconomiste chez Valacta, présentait une conférence intitulée : tirer parti de ses fourrages pour rester dans le "coût". À la fin de sa présentation, Monsieur Roy présentait le tableau synthèse suivant :

Dans sa conférence, monsieur Roy présentait les performances techniques et financières de 577 fermes québécoises envers le lait fourrager (Agritel pour 2007). Monsieur Roy concluait son analyse en précisant que les moyens pour arriver à maximiser les profits sur une ferme laitière étaient les suivants :

1- Produire beaucoup de lait par vache (potentiel génétique).

2- Faire consommer beaucoup de fourrages de qualité aux animaux de manière à valoriser

    le potentiel fourrager des champs.

3- Produire des fourrages à coûts raisonnables par des rendements élevés et des coûts de

    machinerie le plus bas possible.

Dans son tableau monsieur Roy démontrait que les producteurs ayant déployé les efforts nécessaires pour produire des fourrages de qualité et bien les valoriser dans leurs rations alimentaires, affichaient un gain de profitabilité de $989 par vache. Pour une ferme de 100 vaches laitières, ça représenterait des augmentations de profit de $98 900 au total ($4306 – $3317 X 100 vaches). Voilà de quoi faire réfléchir.

Des gars d’bio hyper-performants, étude de cas Ferme Pocatoise

Pour actualiser les propos de monsieur Roy, voici un cas réel, celui de Ferme Pocatoise, une ferme laitière biologique située à St-Anne-de-la-Pocatière, dans une zone de 2000 UTM. Le tableau ci-dessous présente l’évolution de la ferme de 2008 à 2015 et la compare au groupe des 27 fermes les plus performantes du tableau de Monsieur Roy.

Entre 2008 et 2015, Ferme Pocatoise a augmenté son troupeau de 20 vaches (70 à 90) en cultivant toujours les mêmes 180 ha. Depuis 2012, la ferme n’importe plus de grains et pourra commencer à en vendre en 2016. À partir de 2008, les prairies luzerne-mil ont fait place à des prairies composées de luzerne-trèfle-fétuque-dactyle avec de l’herbe soudan à l’implantation. Cette stratégie multiespèces a permis de doubler les rendements (4.5 à 8 tm m.s./ha) et d’abaisser le coût de production des fourrages à un exceptionnel $100/tm. La présence de trèfle rouge et de fétuque ainsi que la fauche en andains larges ont amélioré la conservation des fourrages (fourrages plus sucrés). La disponibilité constante en fourrages de qualité a réduit les coûts d’alimentation et amélioré la santé du troupeau (Cellules somatiques à 150 000 et intervalle de vêlage de 390 jours).

Après tous ces changements, Ferme Pocatoise produit aujourd’hui tout son lait sans aucune importation d’engrais chimique, de pesticides, de cultures GM, ni de concentrés alimentaires. Tout ce que la ferme importe, c’est un peu de minéraux pour les vaches, de la chaux et de la semence.

Le meilleur des mondes

La ferme laitière constitue un fabuleux écosystème dont les pièces maîtresses sont sans contredit ces prairies multiespèces pérennes et ces ruminants capables de digérer de l’herbe. Ne soyons pas dupes, la logique des marchands de semences GM et de pesticides crève l’écran. Il s’agit de nous faire croire que le trio OGM maïs-luzerne-glyphosate constitue l’avancée technologique de l’heure pour nourrir nos vaches. Dans les faits, toutes ces semences GM pulvérisées au glyphosate nourrissent les compagnies d’intrants et leur modèle agricole productiviste. Une agriculture issue de la révolution verte, «boostée» aux engrais chimiques, aux pesticides, aux hormones, au pétrole et au machinisme (brassage excessif du sol). Cette agriculture en est une de dépendance des producteurs envers les coûteux intrants de l’agrobusiness, une agriculture qui endette et qui pollue.

L’avenir réside tellement plus dans cette agriculture dite «SUR SOL VIVANT». Une agriculture qui, au lieu de tenter de soumettre la terre et d’anéantir la nature, met l’accent sur de réelles rotations de cultures, des systèmes de couvertures végétales, des stratégies intercalaires, des approches fourragères multiespèces, des semis sans travail de sol et des stratégies alimentaires élevées en fourrages pérennes produits à la ferme.

Ce n’est certes pas en nous présentant de la luzerne RG que la transgénèse va gagner ses lettres de noblesse auprès de la population. Cette luzerne RG est une catastrophe annoncée pour nos écosystèmes laitiers parce qu’elle l’atteint dans ce qu’elle a de plus précieux, de plus singulièrement durable. Si le génie génétique désire obtenir l’assentiment des citoyens, il devra faire preuve de générosité. Mais ne nous leurrons pas. Tant que celui-ci se campera dans les quartiers généraux des manufacturiers de pesticides, des Monsanto de ce monde, je doute fort que la générosité devienne sa vertu principale.

Un agronome LIÉ…

 

 

 

 

1 GM: Génétiquement Modifiée

2 RG : Résistante au Glyphosate

3 TRL : Teneur Réduite edn Lignine

4 OGM :Organisme Génétiquement Modifié

5 ACCS : Association Canadienne du Commerce des Semences

6 OMAFRA : Ontario Ministry of Agriculture, Food and Rural Affairs, publication 75F, 2016-2017

7 M6 MICROBIOTE: Ensemble des microorganismes vivants dans un environnement

 Spécifique (protozoaire, champignons, bactéries, levures, virus).

Stephanie L. Greene, Sandya R. Kesoju, Ruth C. Martin, Matthew Kramer. 2015. Occurrence of

Transgenic Feral Alfalfa (Medicago sativasubsp.sativaL.) in Alfalfa Seed

Production Areas in United States.

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4689365/