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L'envers du paysage

Roméo Bouchard ,

« Juillet-août, nous irons tout partout », disait-on autrefois. Le temps de redécouvrir le territoire, la campagne du Québec, le fleuve et le monde. 

Et de s'émerveiller de la beauté et de la richesse en couleurs de ses paysages; de ses champs de maïs serré, de soya touffu, de canola couleur moutarde, d'orge dorée et ondulante, de blé cuivré, d'avoine argentée, tout le long du fleuve et de ses îles flottantes; de ses fermes formant chacune un hameau de bâtiments et de silos bien entretenus, sur fond de montagnes appalachiennes, montérégiennes ou laurentiennes; de ses fermiers vaillants, devenus à la fois exploitants, cultivateurs, éleveurs, gestionnaires, vétérinaires, mécaniciens, commerçants et sachant tout faire, qui s'activent du petit matin au soir tard, pendant que nous prenons nos vacances ou notre retraite, pour nous nourrir paraît-il!

Mais ce paysage bucolique a un envers qu'il faut aussi savoir lire.

Ces champs de céréales multicolores proviennent pour la plupart de semences OGM-ready round up, enrobées de puissants pesticides néonicotinoïdes qui déciment les abeilles et persistent dans la plante et l'environnement, tout comme les autres insecticides ou fongicides et l'herbicide Round Up omniprésent et désormais considéré comme potentiellement cancérigène; elles poussent sur des sols où la matière organique se raréfie d'année en année et qui exigent des doses d'engrais chimiques et de pesticides de plus en plus grandes en raison d’une fertilisation carencée et de l'absence de rotation de ces monocultures de céréales qu'on répète année après année, laissant le sol découvert à la merci des vents et des neiges. Le gouvernement a perdu le contrôle, paraît-il!

Ces champs, au-delà des apparences, sont devenus des déserts verts (ou jaunes), pratiquement morts. où les arbres, les oiseaux, les fossés, les grenouilles, les fleurs, les abeilles, les cours d’eau capricieux et leurs bandes de verdure ont disparues...et les animaux aussi : ces animaux si sympathiques autrefois dans les champs, on les devine, entassés dans ces grandes étables modernes luxueuses où on optimise leur rendement. Beaucoup d'entre eux ne mettront jamais les pattes dehors, ne gambaderont jamais pour le plaisir, ne goûteront jamais à l'herbe verte, ne picoreront et ne fouilleront jamais le sol, ne verront jamais le soleil et seront nourris aux protéines et aux suppléments pour leur faire donner plus de lait, plus d'oeufs, plus de viande persillée et maigre, quitte à réduire leur vie à quelques mois ou quelques années. Tout pour plaire au consommateur, paraît-il!

Ces vaillants fermiers sont eux-mêmes emportés dans la course et la compétition du libre-échange; les derniers remparts de la gestion de l’offre craquent de partout; ils n'ont pas le choix, à moins d'abandonner avant qu'il ne soit trop tard, de devenir toujours plus gros, d'augmenter constamment la productivité et la rentabilité, d'utiliser toujours plus de produits chimiques, génétiques et pharmaceutiques, de se servir de machines, de robots et de GPS de plus en plus performants mais de plus en plus gros et de plus en plus chers, d'utiliser des fumiers liquides qui ont sursaturés en phosphore la plupart des cours d'eau en quelques années en plus d'empester les villages, de faire venir des travailleurs manuels mexicains et guatémaltèques qui passent l’été dans les champs loin de leurs familles pour un salaire modeste, ce qui n'est parfois guère mieux que les esclaves noirs d'autrefois dans les plantations de coton et de canne à sucre. C'est le progrès paraît-il!

Et tout cela, les terres, les bâtiments, les machines, les troupeaux, les plantations, est devenu si gros, si cher, si exigeant que les jeunes ne peuvent plus guère penser à en devenir propriétaires et que seules les corporations, les multinationales de semences, de pesticides, de machinerie, les meuneries, les grands abattoirs, les intégrateurs, les fonds d'investissement et les banques peuvent se permettre de s'en accaparer la propriété et le profit, faisant de l'agro-industrie une vaste agro-business qui nous échappe et qui réduit les agriculteurs au statut de prolétaires à forfait.

Et malgré tout, près de 70% de ce que nous achetons dans nos supermarchés a été produit et transformé ailleurs, à peine 2% est certifié biologique. Sont-ce nos fermiers, Monsanto ou Cargill qui nous nourrissent...ou nous empoisonnent? Nos campagnes appartiennent-ils encore aux fermiers ou plutôt aux banques? Pas à nous en tous cas.

Sous les beaux paysages verdoyants que nous traversons en vacances se cache la misère et l'esclavage d'une agriculture passée aux mains des multinationales et de leur incroyable business de libre échange et de consommation. Ce territoire cultivé, pas plus que celui où poussent nos forêts et gisent nos mines, pas plus que notre gouvernement, ne nous appartient plus.