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Le halal: une question politique

Mathieu BOCK-COTÉ ,

Que faut-il penser de la présence de plus en plus courante des produits halal dans nos épiceries? S’agit-il d’une simple question de préférences alimentaires? Les musulmans ne sont-ils qu’une clientèle particulière à satisfaire parmi d’autres, comme les végétariens ou les allergiques au gluten? On pourrait être tentés de le penser et d’en tirer la conclusion suivante: pourquoi ne pas accommoder cette manifestation de la diversité? N’est-ce pas le prix à payer pour évoluer dans une société harmonieuse, où chacun trouve l’espace qu’il lui faut pour vivre comme il l’entend?

En un sens, oui. Les musulmans pieux et pratiquants devraient pouvoir manger en respectant leurs traditions alimentaires, cela va de soi. Mais la question se complique dès lors que certains s’inquiètent que l’abattage rituel conforme aux exigences de l’islam ne devienne la règle au Québec. Plusieurs se demandent si à terme, la viande halal ne s’imposera pas même à la clientèle non-musulmane. Dès lors, on passe rapidement du respect des minorités à la soumission du grand nombre à une coutume qui lui est étrangère.

Faut-il vraiment qu’une société adopte les mœurs de ceux qui la rejoignent pour se montrer vraiment hospitalière? C’est l’éternelle question du multiculturalisme, qui renverse le devoir d’intégration. En France, la question s’est posée encore plus concrètement lorsqu’est apparu le problème des cantines et de la transformation de leur menu pour tenir compte des interdits alimentaires musulmans. Fallait-il proscrire le porc, qui est bien présent dans la culture française? Ou fallait-il concocter un menu pour une clientèle religieuse particulière?

Les plus prosaïques diront qu’il s’agit encore une fois de trouver simplement le bon accommodement raisonnable. Mais pourquoi les préférences alimentaires marquées du sceau de la religion devraient-elles disposer d’un traitement particulier? Si à Rome, on doit faire comme les Romains, comme le veut très justement le proverbe, ne devrait-on pas, du moins, désacraliser les préférences alimentaires et cesser de traiter les coutumes d’un autre âge à la manière d’absolus?

Mais la société multiculturelle est plus difficile à gérer qu’on ne le croit. Parce que plus souvent qu’autrement, ce sont les plus radicaux des différentes communautés qui imposent leurs exigences à l’ensemble de la population. Ceux qui refusent de faire des compromis finissent par l’emporter, surtout dans nos sociétés qui confondent souvent les exigences de la tolérance avec le devoir d’aplatissement devant n’importe quelle revendication qui est menée au nom de la différence.

On aime croire, aujourd’hui, que la libre coexistence des communautés va de soi, pour peu qu’on respecte les droits de chacun. Sauf que c’est faux. Et il peut arriver que plusieurs cultures soient en concurrence sur un même territoire, chacune cherchant à le modeler à sa manière. La chose est encore plus compliquée lorsqu’on trouve d’un côté la culture de la société d’accueil, et de l’autre celles de communautés immigrées qui ne s’intègrent pas toutes avec un égal bonheur au pays qu’elles viennent de rejoindre.

Il ne s’agit pas de créer une police des bonnes mœurs alimentaires. Ce serait aussi absurde qu’insensé. Mais on ne devrait pas faire semblant, non plus, que la question du halal ne pose aucun problème, tout comme on ne saurait faire semblant que celle des signes religieux ostentatoires n’a aucune signification politique. Il y a des limites à se bander les yeux.

Crédit photo: Le Point