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La douloureuse autopsie de l'État québécois

Simon BEGIN ,

À tous ceux et celles qui sentent confusément que leur vote ne vaut plus rien et que les véritables forces qui dirigent la barque de l'État servent des intérêts privés plutôt que le bien commun, Simon-Pierre Savard-Tremblay offre bien peu de consolation sinon la conviction que, pour s'en sortir, il faut réinvestir le politique et le collectif.  Son essai coup de poing ''L'État succursale ou la démission politique du Québec'' publié récemment chez VLB  est une douloureuse autopsie du corps anémié de l'État québécois,trente-cinq ans après le début de sa ''modernisation'' au tournant des années 80.  

Le grand avantage de l'ouvrage de Savard-Tremblay est de nous ''décoller le nez de la vitre''  en nous offrant du recul historique et une analyse fine du construit idéologique qui a présidé à cette déconstruction de l'État québécois hérité de la Révolution tranquille.

Un des premiers constats plutôt décourageants est qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil :  ce retrait de l'État face aux forces du marché est plutôt la norme dans l'histoire canadienne,  le fondement de ce  pays étant le commerce.  Les sursauts nationalistes que ce soit la Rébellion de 1837, le gouvernement d'Honoré Mercier,  la Révolution tranquille ou le gouvernement de René Lévesque, n'auraient été que des épisodes où le politique, sans nier ou opprimer l'économique, aurait voulu le mettre davantage au service du bien commun.

À partir de 1980, minées par l'échec référendaire, les défenses du Québec contre le déferlement du néolibéralisme économique ont cédé progressivement.  Savard-Tremblay passe en revue les grandes étapes de cette démission et cela est très instructif d'en voir toute la séquence, comme s'il s'était agi d'un plan mûri de longue date.

D'abord cette idée force que le privé est nécessairement plus efficace que le public, idée  qui a mené aux premières grandes vagues de privatisation des sociétés d'États et de déréglementation. Le Rapport Gobeil, l'État-Provigo, la réingénierie de l'État, ça vous rappelle quelque chose?   L'art de Savard-Tremblay est de démontrer que derrière tout ce vocabulaire, ces avancées et ces reculs de la modernisation de l'État, l'État succursale tel que nous le connaissons aujourd'hui se profilait déjà.

Parmi les moments charnières aujourd'hui oubliés, l'auteur rappelle la Loi sur l'administration publique en 2000 qui a consacré le recul du politique au profit de l'administratif et le passage du statut de citoyen-souverain  à celui de citoyen-client.   La Loi sur l'administration des sociétés d'État de 2005 a été un autre grand coup en obligeant que les conseils d'administration soient formés aux 2/3 d'experts indépendants, sous-entendus du monde des affaires, plutôt que d'administrateurs d'État. Les cas d'Hydro-Québec et de la Caisse de dépôt illustrent les dérives que cela a produit comme la perte de 40 milliards de nos épargnes sous la gouverne d'Henri-Paul Rousseau.

L'idée n'est pas que le privé est le mal incarné, ou que toutes les interventions de l'État dans l'économie sont nécessairement bonnes, mais, Savard-Tremblay le démontre avec brio, la façon de penser en ''modèles d'affaires'', le réflexe de toujours rechercher le profit maximal et le moins de contraintes possible propres au privé sont incompatibles avec des institutions fondées sur la recherche du bien commun.

L'avènement de l'État succursale où les grandes multinationales peuvent dicter leurs volontés aux États-nations n'est pas propre au Québec. Le fonds de scène que constitue la financiarisation de l'économie, l'affaiblissement des frontières et la précarisation du travail au nom de la concurrence et de la flexibilité, le triomphe de l'individualisme sur le collectif, tout cela  est bien documenté et il en résulte un inévitable découragement face au sens de l'histoire. 

Un retour du balancier? Simon-Pierre Savard-Tremblay y croit, mais pas à court terme.

Les forces qui écrasent présentement l'État-nation sont colossales, mais elles ne sont pas immuables.  Il faudra un réveil de l'instinct de souveraineté,  de ce désir inné d'être maître de ses affaires, tant à l'échelle de l'individu que de la société.  Ce n'est peut-être pas pour demain, il faudra sans doute aller au bout du processus de décrépitude de l'État, mais, l'auteur en est convaincu, le Québec aura d'autres rendez-vous avec l'histoire.

Simon-Pierre  Savard-Tremblay est sociologue  de formation.  Blogueur au Journal de Montréal (journaldemontreal.com/blogues/simon-pierre-savard-tremblay), il est le président de Génération nationale, un organisme de réflexion sur l'État-nation. Il est l'auteur de  Le souverainisme de province,  essai qui a reçu le Grand Prix littéraire de la Presse québécoise en 2015.