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La ferme familiale dans le monde: regard sur une réalité polymorphe

Christian Barrette ,

La crise alimentaire de 2007-2009 aura provoqué une onde de choc dans le système agro-alimentaire mondial, aura ébranlé des certitudes, montré les limites des politiques étatiques et des règles internationales, et mis à l’avant-scène la question agricole. Dans la foulée de cette crise, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture nomma l’année 2014 Année internationale de l’agriculture familiale, reconnaissant ainsi toute l’importance de cette forme d’agriculture. Mais comment peut-on définir aujourd’hui l’agriculture ou la ferme familiale? 

Une définition difficilement consensuelle

Pour tenter de répondre à cette question, une vaste revue de la littérature a été effectuée. Premier constat : une grande diversité de définitions existe selon les contextes et les pays, mais plus fondamentalement il existe une grande diversité des formes que peut prendre la ferme familiale dans le monde. Deux auteurs[1] ont même identifié trente-six définitions de la ferme familiale données par des universitaires, des instances gouvernementales et des organisations de la société civile. Vingt-trois définitions identifient un apport nécessaire du travail familial, et vingt-deux définitions identifient un rôle de membre(s) de la famille dans la gestion des opérations.

Les autres caractéristiques[2] sont :

-la grosseur de l’exploitation en rapport aux capacités de travail de la famille (17)
-la possibilité d’en faire un gagne-pain (16)
-la ferme familiale est à proximité du lieu de résidence de la famille (7)
-l’existence des liens familiaux et des aspects générationnels (7)
-l’existence de réseaux communautaires et sociaux dans lesquels la ferme est impliquée (5)
-les niveaux d’autoconsommation auxquels doit répondre la ferme (4)
-les aspects patrimoniaux et de transmission, concernant non seulement le capital (foncier et équipements), mais aussi les connaissances (4)
-la famille doit être propriétaire de la ferme (détenue en majorité par un groupe de personnes unies par un lien de parenté) (4)
-la famille doit être l’investisseur principal (4)
-les difficultés rencontrées par les fermes familiales à adopter de nouvelles technologies et obtenir une productivité suffisante
-les capacités de viabilité ou de durabilité écologique de la ferme familiale (2)

D’autres caractéristiques de l’agriculture familiale non mentionnées par ces auteurs, mais identifiées ailleurs existent, dont la structure juridique de la ferme, la diversité des productions, le degré d’intégration aux marchés, la fourniture des biens de production (dont le degré de dépendance), ou l’intensité des facteurs de production.

Il n’est pas étonnant que de ce méli-mélo de caractéristiques, une définition consensuelle et universelle puisse s’en dégager. Une telle tentative exigerait une définition des plus minimalistes, par exemple celle de Polack [3]: Une exploitation familiale est typiquement une exploitation sur laquelle travaillent ensemble un couple marié et ses enfants ou, dans beaucoup de sociétés, les membres d’une famille élargie vivant ensemble dans un ménage unique. Les définitions identifiant les caractéristiques de la ferme familiale proviennent de vues, d’idéologies, ou d’intentions diversifiées, et aussi d’acteurs différents, et de plus à partir de regards ou de constats provenant de réalités (lieux et contextes d’exploitation) très différentes.

Si certaines définitions ne font référence qu’à certaines caractéristiques, il y a plus : certaines caractéristiques peuvent, par nature, comporter une échelle de valeurs ou un gradient. Ainsi, si l’on considère qu’une ferme familiale peut embaucher des salariés permanents (caractéristique exclue de nombreuses définitions), jusqu’à combien de salariés permanents est-elle toujours considérée comme familiale?

Les fermes familiales: miroirs d’évolutions de la société

Des descriptions de multiples fermes familiales à travers le monde ont été effectuées de manière, disons horizontale. Des auteurs se sont également penchés sur l’évolution dans le temps des fermes familiales ou des formes d’agriculture familiale. Elles ont évolué par la pression de diverses forces, de nature politique, économique, technologique ou sociétale. Un auteur[4] synthétise bien cette évolution de l’agriculture familiale au Québec :

En conclusion, ce que l’on nomme au Québec sous un seul vocable durant une longue période de temps, l’agriculture familiale, est en fait une séquence d’agricultures familiales distinctes les unes des autres. La présence concomitante d’exploitations de plusieurs formes organisationnelles et le niveau inachevé des transitions font partie des facteurs qui rendent très difficile l’adoption d’une définition claire de l’agriculture et de l’exploitation familiale. Deux types apparaissent comme très simples à définir: l’agriculture domestique d’autosuffisance et d’auto approvisionnement à un extrême et l’entreprise de nature capitaliste à l’autre, celle qui n’est plus familiale. Entre les deux, nous retrouvons toutes les variantes de la transition et le flou des tentatives de définition unique et politiquement unitaire.

Ce « entre les deux » peut être considéré comme des formes d’agriculture familiale se complexifiant de plus en plus d’un extrême à l’autre, continuum sur lequel la nature des caractéristiques déjà citées peut disparaître ou changer. Ainsi, Morisset catégorise en agricultures marchande diversifiée et familiale spécialisée les deux types d’agricultures familiales et se situant entre l’agriculture domestique autarcique et l’agriculture à grand déploiement proprement capitaliste. Des onze caractéristiques identifiées par l’auteur, dont la majorité recoupe celles déjà identifiées plus haut, celles de l’agriculture domestique versus capitaliste n’ont aucune similitude, il fallait s’y attendre. Mais, étonnamment, on aurait pu s’attendre par ailleurs à plusieurs caractéristiques communes partagées entre l’agriculture marchande diversifiée, s’imposant à la Seconde Guerre mondiale, et celle familiale spécialisée, s’imposant un peu plus tard dans les années cinquante. Or, il n’en est rien. Par exemple, on passe respectivement d’une autoconsommation partielle à insignifiante; d’un marché local à un marché national; d’une structure juridique absente à la formation de société ou de compagnie familiale. En fait, ces deux agricultures familiales ne partagent qu’une seule caractéristique, soit le mode de transmission d’une génération à une autre par le crédit hypothécaire.

De plus, l’étanchéité des formes d’agriculture n’est pas absolue: des entreprises capitalistes peuvent toujours avoir à leur tête une famille gestionnaire. Ou encore une caractéristique jugée importante n’est pas présente, telle que la propriété foncière alors que le fermage, le métayage ou le faire-valoir indirect sont encore bien présents de par le monde.

Et la famille dans tout cela…?

En France, ce sont les lois d’orientation de 1960 et 1962 qui ont fait naître le modèle de l’exploitation agricole à 2 UTH (deux unités de travail humain). Or, depuis une quarantaine d’années dans ce pays, l’apport du travail familial dans l’exploitation agricole ne cesse de diminuer. Les bouleversements (divorce, travail hors exploitation du conjoint, etc.) que subissent les familles agricoles non seulement de pays riches, mais aussi de pays plus pauvres font questionner l’apport du travail familial. À cet égard, la définition de Pollack plus haut, bien que relativement récente et minimaliste, pourrait être considérée comme obsolète. Devrons-nous revoir les critères constituant la ferme familiale au Québec? Si oui, pourquoi? Est-ce un débat nécessaire, alors que la notion d’agriculture familiale n’est nullement définie dans les principales lois du Québec, que ce soit Loi sur les producteurs agricoles ou la Loi sur les sociétés agricoles et laitières? Ne doit-on pas s’interroger sur d’autres problèmes, tels que les difficultés de transmission intergénérationnelle des exploitations, ou encore l’entrée difficile en agriculture pour les personnes n’en faisant pas partie? C’est en partie pour solutionner ces problématiques que la France a créé divers statuts juridiques tels que les SCEA (sociétés civiles d’exploitation agricole) ou les EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée).

 

[1] Elizabeth Garner et Ana Paula de la O Campos.  Identifying the « family farm » : An Informal Discussion of the Concepts and Definitions. 2014.

[2] Le chiffre entre parenthèses indique le nombre de définitions intégrant cette caractéristique dans l’agriculture familiale

[3] R.A Pollak. A Transaction Cost Approach to Families and Households. 1985.

[4] Michel Morisset. Transformation et typologie des agricultures québécoises. 2015.