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Les producteurs laitiers du Québec en jeu

Roméo Bouchard ,

On n'a pas fini d'entendre des conneries sur la gestion de l'offre après les déclarations incendiaires de Trump au Wisconsin. C'est déjà commencé d'ailleurs, de la part de plusieurs admirateurs discrets de l'Institut économique de Montréal, comme Alain Dubuc, Maxime Bernier, Sylvain Charlebois, sans compter les cris d'alarme hypocrites des dirigeants de l'UPA qui sont en partie responsables de l'impasse actuelle par leur acharnement à enfermer la gestion de l'offre dans un modèle unique de production.

Le prix du lait

Ce n'est pas vrai que les consommateurs paient leur lait le double du prix au Québec à cause de la gestion de l'offre. Le lait américain ou australien ou néo-zélandais est lourdement subventionné, il profite de l'usage d'une hormone dangereuse (somatotrophine) qui augmente de 10% la production de lait, et ce sont les intermédiaires et non les consommateurs qui empochent les gains dégagés par la concurrence. Les consommateurs n'ont rien à y gagner et les producteurs non plus: l'abolition des quotas a partout comme conséquence une véritable hécatombe chez les fermes laitières petites et moyennes au profit des plus grosses, des méga-coopératives et des multinationales.

Le sort des petites fermes

Ce n'est pas vrai que la gestion de l'offre protège automatiquement les petites fermes en région. Le Québec a perdu 2000 fermes laitières au cours des dix dernières années, soit près de 30%. Pourquoi?

D'abord, parce que les grands transformateurs (Saputo, Coop Agropur, Parmalat), avec la complicité d'Ottawa qui a refusé d'intervenir, ont trouvé des trucs pour contourner la gestion de l'offre en achetant des USA (parfois de leurs propres usines américaines) des sous-produits laitiers bon marché, comme l'huile de beurre, les kits de pizza et surtout le concentré de protéines laitières nommé lait diafiltré, qui ont fini par soustraire jusqu'à 15% du volume de lait possible aux producteurs québécois. On a fini par limiter à 17% la part de ces sous-produits laitiers dans les fromages et yogourts commerciaux (0% dans les fromages fins) et les producteurs, sous la pression des Ontariens, ont fini par créer et prioriser un lait diafiltré canadien, à condition que son prix soit égal ou plus bas que le lait diafiltré américain, donc à perte pour nos producteurs. Mais ces mesures bâtardes n'ont pas empêché que beaucoup d'entre eux, étouffés par les baisses de prix du lait, ne soient forcés d'abandonner. Au surplus, Ottawa et Couillard peuvent bien se targuer de défendre la gestion de l'offre, mais ils la laissent tranquillement gruger par les grands transformateurs et les ententes de libre-échange : l'entente Canada-Europe à elle seule vient d'ouvrir une nouvelle brèche en autorisant l'importation de 17% supplémentaire de fromages fins européens qui compétitionneront désormais dramatiquement nos fromagers artisans surtout.

Mais l'inefficacité de la gestion de l'offre pour protéger adéquatement nos fermes laitières vient aussi de l'entêtement de l'Union des producteurs agricoles, qui détient la gestion de la gestion de l'offre, à refuser des réformes qui permettraient de distribuer les quotas de production en fonction d'une diversification de la production, d'une meilleure répartition territoriale et d'une relève plus nombreuse, plutôt que du seul avantage des plus gros et des plus riches comme c'est le cas présentement avec la vente de quotas aux plus offrants et le refus d'accorder des marges réalistes de production artisanale ou de niche hors quota.

Un demi-milliard collecté par  les Fédérations spécialisées de l’UPA !

Le monopole ultra-payant que protège jalousement l'UPA sur la gestion des plans conjoints de mise en marché collective et de gestion de l'offre est en train de produire l'effet contraire de ce pourquoi ils ont été créés: on estime (car les chiffres sont très peu accessibles) à près d'un demi-milliard le montant des prélevés collectés par les Fédérations syndicales spécialisées de l'UPA qui gèrent les plans conjoints selon le régime défini dans la Loi sur la mise en marché des produits agricoles. Les producteurs qui sont à la fois membres de l'UPA et de la Coop fédérée via Agropur jouent eux-mêmes un double jeu en profitant à la fois de la gestion de l'offre et de son contournement par l'importation des produits laitiers dérivés par les transformateurs coopératifs dont ils sont actionnaires.

Le rouleau compresseur

Le résultat de cette vaste hypocrisie est une réduction constante du nombre de fermes laitières et leur concentration dans les régions centrales du Québec. La moyenne des troupeaux est encore de 60 vaches, mais les fermes de plusieurs centaines de vaches, et même de mille vaches, se multiplient rapidement. Et celles-là, bien sûr, croient, à tort ou à raison, être en mesure de tirer leur épingle du jeu avantageusement dans un éventuel marché libre. Quant au vrai lait, cherchez toujours : il n'y a plus guère que du lait trafiqué et recomposé au goût du jour et au profit des transformateurs.

Le diable est aux vaches et le loup dans la bergerie!

(À consulter sur le sujet : Une crise agricole au Québec, vers la fin des fermes laitières traditionnelles au Québec, par S.Bégin, Y. Turmine et Y. Patelli, VLB éditeur).