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Une certaine idée de la France

Simon-Pierre Savard-Tremblay ,

NDLR : La Vie agricole a demandé à certains de ses chroniqueurs dans le cadre du second tour des élections en France d’écrire sur le thème : « Si j’étais français, je voterais pour…». Chaque chroniqueur doit se positionner au regard des programmes des candidats sur les sujets agricoles, ruraux et identitaires, pour Marine Le Pen, pour Emmanuel Macron ou ni l’un ni l’autre et expliquer pourquoi ! Le premier à se prêter au jeu est Simon-Pierre Savard-Tremblay.

Le rideau est tombé dimanche dernier : Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’affronteront au second tour de l’élection présidentielle. J’avais écrit sur mon blogue du Journal de Montréal qu’avoir pu voter en France j’aurais appuyé Nicolas Dupont-Aignan. C’était avant qu’il n’appuie Marine Le Pen au second tour de la présidence et qu’il conclut un accord de gouvernement avec elle. Alors que Debout la France, parti de Dupont-Aignan, a toujours tenté de démontrer que le Front national était loin d’avoir le monopole du patriotisme et de diversifier l’offre politique, il rompt cette fois avec sa traditionnelle ligne « ni système ni extrêmes ».

Il est bien étonnant qu’il ait choisi de risquer à un tel point sa carrière au moment même où cette dernière commençait à décoller, avec un beau résultat au premier tour. Quoi qu’il en soit, le véritable enjeu politique, c’est l’indépendance de la France. Il y a un prix à payer à laisser échapper autant de leviers essentiels à des cliques de non-élus comme le sont une part importante des institutions européennes. L’agriculture est un des domaines les plus sacrifiés du « tout à l’Union européenne ».

Et pourtant, pendant quarante ans, les pays membres de la construction européenne étaient soumis à la Politique agricole commune (PAC), une belle réussite démontrant que l’on peut collaborer entre nations indépendantes sans se marcher sur le pied. Il avait toutefois fallu que le général de Gaulle, alors à la tête de la France, se batte fortement, entre 1965 et 1966, contre les volontés de l’Allemagne qui rêvait d’une plus grande centralisation. Quoi qu’il en soit, la PAC eut des résultats probants, impliquant un prix minimal de rachat au producteur. En cas de chute des prix, les instances communes achètent donc la production à ce prix garanti. La France a aussi adopté des mesures d’encadrement et des quotas sur le lait. Cela ne vous rappelle rien ? Comme nous, les Français ont voulu éviter tout autant la concurrence déloyale que la surproduction. Comme ici, on comprenait que l’agriculture n’est pas un secteur à traiter à la légère et qu’il nécessite un encadrement particulier. Mais, comme nous risquons de le vivre, la France et l’Europe ont cédé aux sirènes des « lois du marché » qui seraient tellement plus avantageuses pour le consommateur. Or, l’agriculture est le domaine où offre et demande sont les plus difficiles à équilibrer.

Les ministres de l’Agriculture des pays européens ont finalement supprimé le prix garanti. La France n’a utilisé aucun droit de veto et s’est laissée faire. Quel en est le résultat ? Les producteurs se sont fait traire comme des vaches. Ils ne peuvent vendre leur lait qu’en acceptant de le livrer quotidiennement, sur plusieurs années, sans connaître à l’avance le prix. Dans les faits, le prix d’achat du lait couvre à peine le prix de la production. La rémunération des éleveurs est alors bien difficile, sans parler des nécessaires investissements dans l’amélioration constante des installations. Il faut donc être une très grosse exploitation pour survivre dans ce contexte.

Il ne serait pas surprenant que la France se mette bientôt à importer son lait dans des fermes européennes étrangères, conformément aux lois du marché, dans des pays –comme l’Allemagne- où la ferme-usine est extrêmement répandue. Ou elle devra elle-même se convertir à ce modèle, traitant les vaches comme des machines produisant du lait de piètre qualité et rompant avec l’esprit gastronomique si ancré dans l’âme française. Bien des terres seraient, le cas échéant, laissées à l’abandon au profit de ces industries. Et que dire du risque de délocalisations vers l’Europe de l’est, où l’on travaille beaucoup plus comme des forcenés et pour moins cher ?

Dans un tel contexte de rapports incestueux entre les grands industriels et l’Union européenne, il n’est pas surprenant qu’un agriculteur français se suicide à chaque jour. On voit bien que l’indépendance d’un pays n’est pas qu’un caprice. L’essayiste Emmanuel Todd le tweetait en fin de semaine : « Le Pen est un danger pour la démocratie, comme Macron. Macron, c'est le passage en force des traités européens, c'est le referendum de 2005. » Le projet du jeune favori est lui-aussi, à bien des égards, dangereux. Les élites pro-UE ont trop fait mal à la France pour mériter un chèque en blanc. Si j’étais français, je voterais donc pour la couleur du milieu du drapeau tricolore.