RSS
Vue Mobile
| Abonnement | Journal virtuel
ITA

Le côté obscur de l’accaparement des terres

Denise PROULX ,

La mainmise des bons sols québécois entre les mains des plus riches, qu’ils soient des investisseurs ou des familles agricoles, annonce un avenir déprimant face aux enjeux socio-environnementaux du 21e siècle.

On sait qui met actuellement la main sur les terres au Québec : les grandes familles agricoles, des investisseurs tels que Pangea, Partenaires agricoles, AgriTerra, Investerre, les banques par l’intermédiaire des milliards de dollars accordés en prêts. Même la Caisse de dépôt et placement du Québec, notre bas de laine de retraite, ne l’oublions pas, et le Fonds de solidarité FTQ y voient un avenir rentable. Ce genre de transactions s’est accéléré depuis que l’agriculture est devenue une marchandise et un placement financier plus sûr que la Bourse.

Dans toutes les régions du Québec, les Laurentides, en Montérégie, dans le Centre-du-Québec tout particulièrement,  il existe une dizaine de grandes familles tissées serrées qui se disputent entre elles les terres à vendre. J’ai déjà jasé avec un producteur qui me racontait avoir 17 comptes de taxes agricoles à payer. Il en était très fier. Pour lui, cela signifiait qu’il était un bon homme d’affaires.  Son souci était maintenant que ses enfants s’enthousiasment à faire rouler la business.

Car lorsqu’on est une famille millionnaire, c’est bien rare que l’on achète une terre pour la laisser en friches, comme certains spéculateurs tendent à le faire, pour mieux faire avancer l’étalement urbain dans les deuxième et troisième couronnes des grands ensembles métropolitains.

 

Ne parlez pas d’accaparement à ce type d’agriculteurs. Dans leur esprit, ils ne font rien de cela. Qu’il y ait surenchère financière entre de grands propriétaires pour se disputer une terre, c’est que l’agriculteur-vendeur sait jouer ses cartes correctement pour en tirer le meilleur profit.

C’est ainsi qu’on se retrouve avec des rangs qui appartiennent au même propriétaire et dont la vie sociale est complètement bouleversée.

Plusieurs de ces terres sont louées au plus offrant et leurs maisons et bâtiments souvent cédés à des citadins qui assouvissent leur rêve de vivre avec poules et chevaux dans leur cour. À chaque jour, nombre de ces rurbains roulent trop vite sur les rangs pour se rendre au travail. Certains osent même lancer des pétitions pour interdire les tracteurs et wagons de la route aux heures de pointe.

Mais que cache réellement l’accaparement des terres : un enfermement dans un modèle d’agriculture productiviste, très dispendieux en conséquence environnementale et sociale.  C’est le problème le plus obscur et pourtant l’un des plus criants.

Car la rentabilité d’un grand propriétaire terrien passe par des pratiques cultures hautement mécanisées, bouffeuses de pétrole et productrices de GES, commandant une dépendance aux glyphosate et RoundUp de ce monde, aux semences OGM,  à des technologies robotiques qui l’éloignent d’un contact quotidien avec la nature et les animaux, à l’embauche de travailleurs étrangers qui doivent négliger leur propre terre natale, pour faire leur temps au nord.

Ce modèle agricole entraîne l’effondrement de la vie dans tous les types de sols et la coupe de boisés stabilisateurs de biodiversité, la saturation des cours d’eau de polluants chimiques non traitables par les usines de filtration des municipalités, la croissance fulgurante de troubles sociocomportementaux liés à la présence de ces polluants dans l’air, l’eau, la nourriture, sur la peau, dans nos habitations.

En général, en parler irrite davantage que n’éveillent les agriculteurs. Ils se plaignent de la bureaucratie gouvernementale, des écologistes qui exagèrent tout, de l’absence de réciprocité dans les négociations bilatérales et des règles de contrôle de qualité qui les empêchent d’être plus compétitifs.

Lorsqu’on regarde la manière écoeurante dont des investisseurs accaparent des terres en Afrique et en Amérique du Sud, il est facile de se dire qu’ici ce n’est pas pareil.

Pourtant ici, on vit le même défi : si nous voulons réellement nourrir notre monde dans 25, 50 ans, et avoir une société en santé, ce n’est pas en intensifiant la présence de l’actuelle agriculture productiviste sur nos meilleurs sols que nous y arriverons.