RSS
Vue Mobile
| Abonnement | Journal virtuel

Paul Magnette à Montréal: le courage politique réinventé

Simon-Pierre Savard-Tremblay ,

J’étais aujourd’hui à la conférence de Paul Magnette à Montréal, organisée par le CORIM. Ayant suivi avec beaucoup de passion la saga entourant l’Accord économique et commercial global (AÉCG) en octobre dernier, j’avais extrêmement hâte d’écouter le message du ministre-président de la Wallonie, qui avait su bloquer le scénario écrit d’avance par les puissants de ce monde. Cette petite région de 3 millions d’habitants a réinventé le sens du courage politique.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu par l’intervention de M. Magnette, un orateur impressionnant maîtrisant parfaitement la question du libre-échange. Il faut dire que son passé de professeur de science politique y est pour quelque chose, tant dans sa compréhension du monde que dans son aisance oratoire.

Son allocution représentait avant tout un appel au regard critique. S’interrogeant sur les difficultés rencontrées par l’Europe à mener une politique commerciale efficace, Magnette est revenu sur l’histoire de l’Union européenne. Avant d’être l’UE, il s’agissait d’une communauté économique, regroupant d’abord six pays, unifiés par un marché commun. À l’époque, la libre-circulation se voulait principalement interne, tout en pratiquant la protection à l’endroit du reste du monde. Ce dernier était alors régi par le GATT, pratiquant donc une forme de libéralisation des échanges surtout centrée sur les marchandises. L’ouverture progressive des marchés était conditionnelle à la prudence avec laquelle il fallait procéder. Magnette a mentionné l’exemple du blé. Jadis, on y imposait un tarif à l’importation afin qu’il se retrouve, au final, au même prix que celui qui est produit à domicile. L’Europe était alors vue comme protectrice des peuples, apprivoisant la mondialisation.

Puis, dans les années 1990 et 2000, la mondialisation connut son essor. De très profondes transformations intérieures sont survenues, tandis que la structure industrielle de l’Europe a changé du tout au tout. La sidérurgie est pratiquement disparue, elle qui était à la base du rapprochement européen. Paraphrasant Schumpeter sur la « destruction créatrice », soit que la disparition de certains secteurs est une conséquence inévitable à l’innovation, Magnette soulignait que nous avions surtout pu assister à une destruction sans recréation. L’emploi a alors beaucoup écopé. Loin d’entretenir une vision strictement économiste de l’emploi, Magnette souligne avec raison qu’il n’est pas seulement le garant de revenus pour un individu, mais aussi un facteur de stabilité, de savoir-faire, d’enracinement. Le portrait n’allait pas non plus s’améliorer quand l’Europe a ouvert à la concurrence des secteurs qui étaient auparavant des monopoles publics.

Les sociétés ont été bouleversées, la cohésion sociale s’est trouvée menacée, tandis que le management est passé sous le contrôle de cadres formés par les écoles de commerce, remplaçant les travailleurs qualifiés. Magnette a bien raison d’y voir une révolution sociologique d’envergure.

Dans un tel contexte, la politique commerciale européenne n’a pas été à la hauteur. Elle s’est engagée sur le terrain des traités de nouvelle génération. Ces derniers véhiculent l’idée que les tarifs ne sont plus les problèmes. Les vrais obstacles, dit la Commission européenne, sont les barrières non tarifaires. Donc les réglementations. La voie au démantèlement des lois et des programmes sociaux était toute grande ouverte avec ces traités de dissolution des sociétés, ceux-là même qui génèrent des réactions d’hostilité. En Wallonie, la mobilisation a bien entendu été de très grande ampleur contre l’AÉCG.

Dans le cadre de ce dossier, Magnette a négocié un certain nombre d’amendements. Il dit s’être buté à des négociateurs féroces et totalement vendus, sans nuance, aux bienfaits du libre-échange. Magnette est convaincu qu’il a réussi à y insérer un début de réflexion, à y insuffler un embryon de virage. On s’est mis à reconnaitre que le commerce peut aussi faire des perdants et qu’il serait possible de voir le commerce non seulement comme une manière de s’enrichir, mais comme un soutien au développement humain.

Mais cela demeure trop timide selon Magnette, qui n’a par ailleurs jamais promis de soutenir l’AÉCG. Il faut, nous dit-il, repenser de manière radicale le commerce, en observant intelligemment ce qui a été réussi et ce qui ne l’a pas été. Il propose trois changements : 1) poursuivre le débat entamé sur les mécanismes d’arbitrage, celui qui confie aux juges des décisions politiques et qui accorde un pouvoir disproportionné aux transnationales ; 2) faire de la lutte contre la fraude fiscale, qui fait perdre annuellement 1000 milliards d’euros, un objectif central aux prochains traités ; 3) défendre une vision du commerce qui ne soit pas une fin en soi, mais un instrument utile à remettre de l’ordre sur le plan mondial, aidant notamment à avancer collectivement dans la lutte contre le réchauffement climatique.

M’intéressant à ces questions depuis un certain temps, j’étais véritablement impressionnant d’entendre un chef de gouvernement défendre ces idées avec autant d’éloquence. Ma réaction se résumerait en un mot : enfin !