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Nos terres sont-elles vraiment menacées?

Doris LANGEVIN ,

L’importance de l’agriculture dans le portrait économique et social au Québec n’est plus à démontrer. Fer de lance de la colonisation, la culture des terres a fait face à de nombreuses difficultés au fil des ans. La situation tend-t-elle à se détériorer encore, quelles sont les menaces qui pèsent sur notre modèle de fermes familiales et que doit-on faire pour les contrer efficacement?


Force est de constater que le principal problème vécu au Québec depuis le début des années 1960 est la diminution constante de la superficie du sol québécois consacré à l’agriculture.


Une récente étude réalisée par le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) à la demande du MAPAQ et portant sur l’acquisition des terres agricoles par des non agriculteurs au Québec démontre que la superficie des terres agricoles en milliers d’hectares est passée de 5 746 en 1961 à 3 463 en 2006, soit une diminution de 40 %. Toutefois, la superficie consacrée à la culture a connu une diminution moins drastique, passant de 2 110 à 1 933, toujours en milliers d’hectares, soit une variation de 8 %.


Le nombre de fermes a beaucoup diminué également, passant de 95 777 à 30 675 (- 68 %), mais la superficie moyenne de ces dernières a connu un bond considérable, passant de 60 à 113 hectares (+ 88 %), tout comme la superficie consacrée à la culture par ferme qui a grimpé de 268 %, passant de 22 hectares en 1961 à 81 hectares en 2006.


Mais là où la différence est la plus phénoménale concerne le capital par entreprise qui était de 17 000 $ il y a 50 ans et qui est de 865 164 $ en 2006, une croissance de 4 595 %. Une explosion semblable à celle des recettes monétaires par entreprise qui est passée de 4 359 $ à 202 060 $.


Ces chiffres traduisent le phénomène de la consolidation des fermes québécoises, une tendance récurrente, comme le démontre l’étude en question, et qui est présente partout dans le monde. Toutefois, le rapport d’étude révèle que ce phénomène «se produirait plus lentement au Québec, selon certains experts consultés, parce que les programmes de soutien à l’agriculture y sont plus généreux».


Des données plus récentes sur le marché agricole au Québec, répertoriées dans la même étude, révèle que le phénomène de consolidation est toujours en cours au Québec. Le nombre de fermes a décru à un rythme de 300 par année entre 2007 et 2010, ce qui est toutefois loin de la disparition moyenne des fermes de l’ordre de 2 600 par année entre 1961 et 2006.


Qui possèdent ces terres?
Depuis la crise agricole mondiale de 2008, de nombreux investisseurs lorgnent sur le capital que représentent les terres agricoles. Un engouement qui n’a toutefois pas atteint le Québec avec autant de force que dans les pays d’Afrique qui feraient l’objet des deux tiers des transactions liées à l’acquisition de terres agricoles.


Les terres agricoles du Québec sont surtout la propriété des exploitants agricoles (dans 84 % des cas), une proportion nettement au-dessus de la moyenne canadienne qui est de 65 % est qui est encore plus basse dans certains pays d’Europe, dont la France qui affiche un maigre 30 %.
Et pour ceux qui craignent un envahissement des étrangers, comme les Asiatiques, les chiffres tendent à démontrer que ces craintes ne sont pas fondées puisque les bases de données du MAPAQ indiquent que seul 0,4 % des propriétaires de terres agricoles au Québec ont leur adresse hors Québec et que ceux-ci ne détiennent que 0,2 % de la superficie totale des terres, comme le souligne encore l’étude réalisée par le CIRANO.


Loin de l’accaparement des terres par les chinois ?
Pour Jean-Philippe Meloche, chercheur au CIRANO et professeur à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal, également co-chargé de projet de l’étude, nous sommes loin de l’accaparement de nos terres agricoles!
À l’UPA, on rejette également du revers de la main cette hypothèse, rappelant avec humeur que les rumeurs d’achat de terres arables par des Chinois, en 2010 dans la région de Montréal, avaient soulevé un problème qui n’en est pas un. Son président, Marcel Groleau, a d’ailleurs fait savoir par son responsable des communications, Patrice Juneau, qu’il n’y avait rien de nouveau à commenter dans ce dossier tellement le risque était négligeable, mais qu’il faut toutefois demeurer prudent.


La prudence du ministre
C’est probablement la prudence qui a fait réagir également le ministre des de l’Agriculture, de Pêcheries et de l’Alimentation, François Gendron, en déposant un projet de loi pour mieux lutter contre l’accaparement des terres agricoles.
Dans un communiqué de presse émis en juin dernier, on explique que le projet de loi no 46 permettrait de resserrer la définition du statut de résident, de revoir les critères d’évaluation et de limiter à 1000 hectares par année le nombre total de terres agricoles pouvant être acquises par des non-résidents. Puisque ce projet de loi doit aller en consultation d’ici quelques jours, le ministre Gendron a toutefois refusé d’en commenter la teneur.
Craindre les investisseurs privés québécois ?
Pour l’UPA, le danger serait plus tangible du côté des investisseurs privés québécois. Une crainte que partage aussi Jean Garon. «Les cultivateurs ne sont plus propriétaires de leurs terres, ils fonctionnent à contrat, ils font de la culture de passage et quand ils en ont fini avec leur contrat, ils s’en vont. Ils perdent leur sentiment d’appartenance à une région et le lien qui existait autrefois entre le producteur et sa communauté disparaît», résume-t-il ainsi son sentiment.


Dans les faits, selon l’étude du CIRANO, environ 14 % des terres québécoises appartiennent à des non agriculteurs autres que le gouvernement et de cette proportion, on estime à environ 2 % le nombre de spéculateurs financiers.


Pourquoi ces craintes face aux investisseurs québécois ?
L’économiste de formation Jean-Philippe Meloche ne comprend pas cette attitude hostile de la part du milieu agricole face à l’éclosion de fonds québécois intéressés par l’acquisition de terres agricoles. «Toutes les branches de l’économie souhaite l’apport de nouveaux capitaux. Or, dans le monde agricole c’est tout le contraire» M. Meloche voit quant à lui plusieurs points positifs à une plus grande part d’investisseurs en agriculture. «La valeur des fermes a tellement bondi au cours des dernières années que la relève n’arrive pas à les acquérir, faute de moyens. Mais des investisseurs pourraient le louer à des jeunes. Ça leur permettrait de commencer leur carrière», donne-t-il en exemple dans le Bulletin Forum de l’Université de Montréal.
S’il est louable de s’interroger, il semble donc que pour l’instant que l’acquisition des terres agricoles par des non-résidents et la spéculation foncière demeurent des phénomènes marginaux au Québec.