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La sécurité alimentaire dans le monde: optimisme, indifférence et paradoxe

Christian Barrette ,

 «La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, la possibilité physique, sociale et économique de se procurer une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins et préférences alimentaires pour mener une vie saine et active». Adoptée par consensus en 1996 lors de la tenue à Rome du Sommet mondial de l’alimentation, cette définition de la sécurité alimentaire renvoie à plusieurs concepts, dont ceux de quantité et de qualité des aliments. Mais en somme, la sécurité alimentaire s’est-elle améliorée dans le monde depuis quelques décennies?

État de la sécurité alimentaire dans le monde

La réponse est oui. Concernant le concept de la quantité des aliments, depuis l’an 1900, on évalue qu’environ 800 millions de personnes souffrent chaque année et mondialement de sous-alimentation. Celle-ci est définie par la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) comme « l'état, se prolongeant pendant au moins un an, durant lequel une personne ne parvient pas à se procurer assez de nourriture pour satisfaire à ses besoins énergétiques alimentaires quotidiens », soit environ 2100 calories pour l’homme et 1800 pour la femme. Or, la population mondiale ayant augmenté depuis 1900 tout en ayant une proportion de sous-alimentés à peu près stable, la proportion de sous-alimentés a donc du fait diminué, passant de 48% en 1900 à 11% en 2015.

Des statistiques encourageantes, mais…

Selon la FAO, sur les 129 pays en développement ayant fait l’objet d’un suivi, 72 ont atteint la cible d’un des premiers objectifs de la Déclaration du Millénaire des Nations Unies signée en septembre 2000, soit de réduire de moitié entre 1990 et 2015 la proportion de leur population nationale souffrant de la faim. La plupart de ces pays ont bénéficié de conditions politiques stables et d’une bonne croissance économique, et ont souvent mis en parallèle des politiques de protection sociale en faveur des groupes vulnérables. Paradoxalement, ce sont encore aujourd’hui majoritairement les paysans d’agriculture familiale qui souffrent de sous-alimentation.

Quel est le problème?

On est en droit de se demander pourquoi il en est ainsi. Les causes sont multiples. Les altermondialistes pointeront du doigt l’entrée de l’agriculture dans les négociations de libre-échange, le modèle productiviste en agriculture, la concentration des entreprises, et les plans d’ajustement imposés par les institutions financières internationales; les environnementalistes, les effets du réchauffement climatique; les libres échangistes, le fait que l’agriculture fasse encore l’objet d’interventionnisme étatique; les promoteurs de la démocratie, les guerres et une gouvernance déficiente de politiciens corrompus; les agronomes, un manque de productivité de l’agriculture familiale et de mauvaises conditions géo climatiques; les organisations non gouvernementales œuvrant dans le développement, le manque d’éducation, de routes et d’infrastructures; les activistes, l’incapacité de ces paysans à s’organiser et à influencer leur gouvernement; les avocats, l’inexistence de mesures coercitives pour le respect des droits à l’alimentation, et la fragilité du droit coutumier face à l’accaparement des terres.

Et on pourrait allonger la liste. Montre-moi ta lentille et je te dirai qui tu es. Probablement plusieurs de ces facteurs avec des poids différents selon les contextes nationaux. Cependant, la pauvreté, et donc un pouvoir d’achat insuffisant, demeure maintes fois évoquée.

Une nourriture suffisante… mais qui doit aussi être saine

La sécurité alimentaire comprend aussi l’innocuité des aliments. Le rapport[1] le plus complet à ce jour évaluant la prévalence des MOA (maladies d’origine alimentaire) aux niveaux international et national fut publié par l’Organisation mondiale de la santé. Fruit de dix ans de travaux d’une centaine d’experts, les données de 31 agents pathogènes (bactéries, virus, parasites, toxines et produits chimiques) provenant de tout près de 200 pays regroupés en 14 sous-régions furent compilées et analysées.

Quelques statistiques de ce rapport

En 2010:

  • Ces agents pathogènes auraient atteint 600 millions de personnes dont 40% sont constitués d’enfants âgés de moins de cinq ans ne représentant pourtant que 9% de la population;
  • Ils auraient causé la mort de 420 000 personnes;
  • Les maladies diarrhéiques sont les plus fréquentes (en tête de liste étant les norovirus et les bactéries campylobacter), et auraient causé 230 000 infections;
  • Une des sous-régions de l’Amérique (Canada, États-Unis et Cuba), et une des sous-régions de l’Europe (essentiellement tous les pays de l’ancienne Europe de l’Ouest) ont respectivement eu 1360 et 1983 décès causés par les MOA, ce qui représente des taux de mortalité par millions d’habitants plutôt bas (respectivement de 4 et 5 décès). Ces taux sont de trois à vingt fois plus élevés pour la plupart des autres sous-régions.

Alors, y a-t-il matière à s’inquiéter?

Dans les pays développés à économie de marché, si on en juge par ces quelques chiffres, pas vraiment. Mais il ne faut évidemment pas baisser la garde. Des journalistes d’enquête anglais[2] révélaient en début d’année des manques sérieux d’hygiène de plus du quart de quelque 300 abattoirs au Royaume-Uni ayant été inspectés par la Food Standard Agency, responsable de la protection de la santé publique concernant la nourriture. Mais, pire encore, on prétend qu’un de ces rapports d’inspection aurait été falsifié afin de cacher les niveaux réels de salubrité de carcasses d’un abattoir. À notre connaissance, aucune information provenant de la Food Standard Agency ou toute autre source n’est venue confirmer ou infirmer cette prétention. Affaire bien cachée ou pétard mouillé? La question mérite d’être posée, la confiance du public envers ses institutions étant en jeu.

Où en sommes-nous?

Optimisme. Une recension de la littérature démontre que les connaissances sur les facteurs influençant l’innocuité alimentaire augmentent. Le Canada est par ailleurs exemplaire dans ce dossier sur les aspects d’évaluation des risques et des crises, de leur gestion et de la communication envers le public[3]. Outre les avancées technologiques, les pressions des normes et les resserrements législatifs – par exemple le Food Safety Modernization Act signé par Barack Obama en 2011, ou encore le principe de précaution consacré dans la législation alimentaire de l’Union européenne autorisant les États membres à adopter des mesures d’urgence pour prévenir des risques non pleinement décelés ou compris en raison des incertitudes scientifiques – contribuent toutes à augmenter l’innocuité alimentaire.

Concernant la sécurité alimentaire quantitative, des experts évaluent qu’actuellement les moyens technologiques et les ressources en terres permettraient de nourrir jusqu’à 12 milliards de personnes, la grande inconnue demeurant la proportion moyenne de viande que chacun aura quotidiennement dans son assiette, la production de protéines animales étant beaucoup plus exigeante que celle de protéines végétales.

Indifférence. Ce qui amène de vieux routiers de la sécurité alimentaire, tels les Jean Ziegler et Bruno Parmentier de ce monde, à décrier l’indifférence des gouvernements dans la lutte à la sous-alimentation et à la malnutrition. Pour eux, il n’y a plus vraiment d’excuses.

Paradoxe. La sécurité alimentaire intègre également le concept d’une nourriture nutritive afin de satisfaire (nos) besoins. Or, nous connaissons tous les effets dommageables sur la santé d’une consommation excessive de calories, qu’elles proviennent du gras ou du sucre. Cela touchait au début des années 2010 environ 3 milliards de personnes. Ajouté à ce chiffre les sous-alimentés, cette combinaison paradoxale d’excès et de privation conduisant à un véritable désordre alimentaire touchait alors la moitié de la population mondiale…

 

[1] “Estimates of the Global Burden of Foodborne Diseases”, World Health Organization, 2015.

[2] A. Wasley et J. Robbins, “Fears of ‘dirty meat’ entering food chain after 25% of abattoirs fail tests”, The Observer, 18 février 2017.

[3] J.-C. Les Le Vallée et S. Charlebois. « Benchmarking Global Food Safety Performances: The Era of Risk Intelligence », 2015.