RSS
Vue Mobile
| Abonnement | Journal virtuel

Pour une meilleure reconnaissance de l’agriculture émergente

Simon Bégin, porte-parole officiel Institut Jean-Garon ,

Dominic Lamontagne est tout un personnage.  Depuis des années, l’auteur de la Ferme impossible[1], « brasse la cage» afin d’obtenir le droit pour les fermiers-artisans comme lui de transformer et de vendre à la ferme des produits d’origine animale, qu’il s’agisse de produits laitiers, de viande ou de charcuterie, incluant l’abattage.

 

Dans le documentaire La ferme et son état du réalisateur Marc Séguin, qui prendra bientôt l’affiche, on le verra pester contre toutes les règles, sanitaires et de mise en marché, qui l’empêchent de réaliser ses rêves.

Récemment, il a essuyé un autre refus du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation à qui il demandait la permission de vendre, par année, cent coqs à chair abattus à la ferme et de transformer, également à la ferme, un maximum de cent litres de lait cru de brebis ou de chèvre en produits cuits par semaine. Comme M. Lamontagne a pris soin de cibler des productions qui ne nécessitent pas de quotas, c’est vraiment l’aspect sanitaire qui l’empêche d’aller de l’avant.

Ses demandes représentent bien peu de chose, pourrait-on dire, si ce n’est que le combat de M. Lamontagne est emblématique de la lutte plus large que mène une agriculture différente pour émerger au Québec, face à une agriculture conventionnelle fortement normée et encadrée qui lui laisse bien peu de place.

Cette agriculture différente est multiforme.  Elle comprend le bio qui a de plus en plus ses lettres de noblesse, mais aussi des pratiques plus marginales comme, entre autres, la permaculture, l’élevage en pâturage de porcs et de volailles, l’approche «sols vivants» qui révolutionne les façons de travailler le sol, l’agriculture urbaine et, comme le défend Dominique Lamontagne, la transformation des produits à la ferme, à petite échelle, en dehors de la chaîne industrielle super-normée.

On estime que cette nouvelle agriculture correspond à environ 3% de la production agricole québécoise.  Ce n’est rien pour menacer l’agriculture dite industrielle mais le fait est que ces 3% représentent l’avenir, celui d’une agriculture moins chimique, davantage en harmonie avec la nature, misant sur la proximité producteurs-consommateurs et les produits à haute valeur ajoutée. C’est de ce côté que se trouve le plus de créativité en agriculture, le débouché pour des milliers de jeunes qui veulent entrer dans cette profession mais ne le peuvent pas et, peut-être, l’avenir de l’humanité lorsque le modèle «Mosanto» aura atteint les limites que plusieurs lui prédisent.

Pour en revenir à M. Lamontagne, ses déboires illustrent un paradoxe criant : il n’y a jamais eu un tel engouement pour ce qu’on appelle les circuits courts de commercialisation d’aliments produits à la ferme, et le MAPAQ les encourage, mais, pour ce même ministère, il ne saurait être question de circuits courts de transformation de ces mêmes aliments, surtout pour les produits laitiers et les viandes.  Son projet est ainsi dans un cul-de-sac réglementaire.

La vente à la ferme de produits du terroir est pourtant une pratique bien établie et le MAPAQ a fait des ouvertures, notamment en attribuant un certain nombre de permis d’usine laitière à des fromagers-artisans.  Mais il existe encore bien des tabous.

La protection de la santé des consommateurs est au cœur de cet anathème et il est vrai que des produits laitiers et des viandes mal conservés ou préparés ont de tout temps constitué une des principales causes d’intoxication alimentaire.

Cependant, elles sont loin les époques où une des principales causes de mortalité infantile sur l’île de Montréal était le lait non pasteurisé et où le crime organisé pouvait profiter des lacunes dans l’inspection des abattoirs pour introduire de la viande avariée dans les circuits de commercialisation. 

Les grands ménages qui s’imposaient ont été faits. De plus, les jeunes qui aujourd’hui aspirent à développer ces produits du terroir sur des mini-fermes en dehors du système des quotas et des grandes usines aseptisées, sont beaucoup mieux informés et formés que leurs prédécesseurs sur tout ce qui concerne la salubrité des aliments.

Nous croyons que le fruit est mûr et qu’il est temps que la ferme rêvée par Dominic Lamontagne, et bien d’autres jeunes comme lui, devienne moins impossible.

 

[1] La ferme impossible – Édition Écosociété - 2015