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L'union fait la force, mais pas le monopole.



Roméo Bouchard

Il est faux de croire que le monopole syndical est le meilleur moyen de protéger les agriculteurs et notre agriculture.  Les monopoles sont rarement bons d'ailleurs. Ces derniers jours, deux chroniqueurs à La Vie agricole, qui ne sont pas spécialement familiers avec le monde agricole, Mathieu Bock-Côté et Simon-Pierre Savard Tremblay, ont exprimé à mots couverts la crainte que l'abolition du monopole syndical de l'UPA ne provoque une fragmentation de la défense des agriculteurs face à la mondialisation.

L'argument n'est pas nouveau. C'était déjà celui de l'UCC lorsqu'elle  réclamait le monopole de représentation en 1972 afin de consolider le rapport de force des agriculteurs dans la négociation des conventions collectives de mise en marché. C'est aussi l'argument qu'a retenu le juge Croteau en 2001 lorsqu'il a rejeté la requête de Maurice Lapalme qui réclamait,  au nom de milliers d'agriculteurs, le droit d'exercer sa liberté d'association et de non-association face à l'UPA. Et le vieux dicton « L'Union fait la force » est encore aujourd'hui l'argument de l'UPA pour justifier le  monopole d'accréditation, de représentation et de cotisation que lui confère la loi de 1972.

Cependant, pour quiconque pousse un peu plus loin l'analyse, cet argument ne tient pas la route. Personne ne conteste qu'une syndicalisation vigoureuse des agriculteurs, qui sont des entrepreneurs forts différents les uns des autres, dispersés sur toute l'étendue du territoire québécois, soit hautement souhaitable, comme elle l'est dans le monde ouvrier. Mais le monopole d'accréditation, pour un ensemble  aussi grand et diversifié que celui des entrepreneurs agricoles du Québec, n'est pas nécessaire ni souhaitable, et peut même empêcher un débat et une défense adéquate des différents types d'agriculteurs et d'agriculture inclus, voire même aujourd'hui, étouffer les petits producteurs paysans, indépendants et territoriaux.Dans le cas présent, on sait qu'il a permis en outre à l'UPA d'acquérir un pouvoir si puissant sur tout le secteur agricole qu'il a réduit à néant l'autorité et le rôle du ministère de l'Agriculture lui-même et enfermé les politiques agricoles dans une sorte d'immobilisme.

Savard-Tremblay se trompe

Savard-Tremblay se trompe quand il fait la comparaison avec le monde ouvrier où l'accréditation unique et la formule Rand s'appliquent dans l'usine ou l'unité de négociation. Les ouvriers d'une usine, qui forment une unité homogène de négociations, ont d'abord la liberté de choisir entre plusieurs syndicats représentatifs, ils profitent tous de la même convention collective de travail et ils ont la possibilité de révoquer leur adhésion au syndicat et même un quelconque syndicat à l'échéance de leur convention. À l'opposé, les agriculteurs ne constituent pas une unité de négociation homogène, ils n'ont pas la possibilité de choisir entre plusieurs syndicats représentatifs puisque seule l'association majoritaire peut être accréditée, ils n'ont pas de convention collective commune mais doivent quand même tous cotiser, et ils n'ont aucun mécanisme de révocation périodique de leur adhésion au syndicat accrédité ou à un syndicat quelconque.

Bock-Côté réduit cavalièrement la diversité des besoins à des «guéguerres de clans»

Bock-Côté pour sa part réduit cavalièrement la diversité des besoins et des modèles agricoles à des « guéguerres de clans » et craint « le morcellement des milieux agricoles et paysans qui risqueraient d'être broyés par les forces de la mondialisation ». Il ne s'agit pas de guerres de clans, mais de réseaux de producteurs aux besoins et orientations très différentes, qui pourraient être beaucoup mieux défendus et participer bien mieux au combat collectif s'ils étaient regroupés dans quelques associations représentatives et accréditées mieux adaptées, un peu comme c'est le cas dans l'industrie de la construction.

Turmine aussi dans l’erreur

Depuis toujours, on a prétendu que le monopole syndical était essentiel pour la gestion des plans conjoints de mise en marché collective. Un autre chroniqueur, Yan Turmine, y faisait allusion récemment. C'est aussi une erreur selon moi. Selon la Loi sur la mise en marché des produits agricoles, les plans conjoints sont gérés par un Office des producteurs; en pratique, grâce à un article tardif de la loi obtenu par l'UPA (a. 50), ils sont gérés par le syndicat unique, mais il serait de beaucoup préférable qu'ils soient gérés par un véritable Office des producteurs indépendant où tous les syndicats accrédités concernés pourraient être équitablement représentés. On aurait sans doute évité de cette façon ce qu'on déplore aujourd'hui, à savoir, que les négociations et les quotas de production ne deviennent la chasse gardée d'une poignée de gros producteurs et que la mise en marché en circuits courts ne deviennent hors de portée.

Bref, il est faux de prétendre que le rétablissement du pluralisme syndical en agriculture entraînerait automatiquement un morcellement et un affaiblissement de la force de négociation et de résistance des agriculteurs face à la mondialisation et aux multinationales. Il y a tout lieu de penser que c'est l'inverse.