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Le « virage progressif » de la Caisse de dépôt et placement du Québec



Dans Le Devoir du 19 et 20 mai, La Presse canadienne nous apprend que la Caisse de dépôt et placement du Québec (CPDQ) a des placements d’environ 17 milliards de dollars dans les hydrocarbures. La Caisse a notamment investi dans de nombreuses grandes sociétés pétrolières et gazières (Total, Exxon Mobil, Kinder Morgan, Enbridge, TransCanada), et on espère que les taux de rendement sont satisfaisants (quoique cela ne soit pas le cas selon une analyse de Recycle ta caisse).

Malheureusement, comme chacun le sait, ce secteur industriel est l’un des plus gros émetteurs des gaz à effet de serre qui sont à l’origine du dérèglement accéléré du climat. Et comme il semble y avoir, parmi les scientifiques, un consensus sur la nécessité de renoncer rapidement à l’exploitation de toute nouvelle source d’énergies fossiles si l’on veut préserver les conditions de vie des humains sur la planète, l’avenir des hydrocarbures ne semble guère prometteur. Mais malgré tout, la Caisse ne prévoit pas imiter d’autres grandes institutions financières et cesser de financer les projets liés au gaz de schiste, au pétrole de schiste et à l’or noir issu des sables bitumineux. Elle entend plutôt amorcer ce qu’elle appelle, sans trop de précision, un « virage progressif » vers la transition énergétique.

Qu’est-ce donc qui empêche la Caisse de désinvestir? Tous ces placements ne vont-ils pas un jour arriver à échéance? La Caisse ne peut-elle pas, en toute légalité et en toute légitimité, aviser ses « clients » qu’elle entend cesser d’investir dans leurs activités à l’échéance des contrats qui la lient à eux? Cela aurait-il sur ses activités des conséquences aussi catastrophiques qu’on le laisse plus ou moins entendre? Alors que, selon le même article, ces investissements ne représentent que 5,7% de son actif net?

Ou alors, pourquoi la Caisse ne nous expose-t-elle pas mieux les grands avantages qu’elle retire (et que nous retirons à titre d’actionnaires de cette société d’État) actuellement de ses investissements dans les énergies fossiles? Pourquoi la Caisse n’explique-t-elle pas clairement la logique qui préside à ces décisions? Pourquoi ne détaille-t-elle pas de façon objective les vraies conséquences d’un désinvestissement – de façon que l’ensemble de la population, et pas seulement le mystérieux monde de la finance et de l’économie, en comprenne bien les enjeux. Devant un tel manque de communication, on peut en effet se demander si ces décisions ne sont pas le fruit de pressions ou d’impératifs politiques, ou d’une incapacité à remettre en question l’idéologie néolibérale du profit immédiat, plutôt que d’une sérieuse réflexion économique et sociale.

On invoquera toujours bien sûr les pertes d’emploi, la délocalisation, etc.? Mais des pertes d’emplois, il y en a déjà et il y en aura encore, car le système économique est en transition. Un désinvestissement dans le secteur des énergies fossiles se traduira sans doute par des pertes d’emplois. Toute transition fait mal. Mais ces pertes resteront bien moindres que celles que l’on doit déjà à la robotisation et à la mondialisation. Et le sacrifice que devront faire les personnes qui auront perdu leur emploi aura au moins le mérite d’être fait au nom du bien commun.

Et au chapitre de l’emploi, il est de plus en plus évident que c’est dans le domaine des énergies renouvelables et de l’économie verte que se créent, et vont se créer de plus en plus, des emplois très divers qui vont soutenir l’économie des États, selon l’Organisation internationale du travail.

La CDPQ pourrait-elle élargir sa vision et ses perspectives pour orienter ses investissements vers la lutte contre les dérèglements climatiques au lieu de se maintenir dans l’ornière des hydrocarbures? J’appelle donc ses dirigeants à envoyer un message clair à la population en prenant une position ferme : l’avenir de l’humanité est en jeu, et il faut désinvestir dans les hydrocarbures.

François Prévost et Denise Campillo