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Fera-t-on un jour la lumière sur Levinoff-Colbex, une affaire obscure ?

Yannick PATELLI ,

S’il y a bien une affaire que plusieurs décideurs cherchent à garder secrète dans le monde agricole, c’est le fiasco autour de l’abattoir Levinoff-Colbex. Jean-Pierre Lemieux, notre journaliste d’enquête décédé récemment a d’ailleurs fait plusieurs papiers sur le sujet, toujours accessibles sur notre site internet www.lavieagricole.com.

L’affaire pourrait refaire surface si les décideurs d’aujourd’hui forts critiques lorsque l’UPA et les libéraux tentaient de faire oublier le sujet se mettaient à appliquer ce qu’ils disaient à l’époque et commençaient à donner des explications sur cette affaire obscure.

Jocelyn Dorion, un producteur laitier à la retraite, nous a rejoints par téléphone en février pour parler dans un premier temps à Jean-Pierre Lemieux, notre collaborateur à l’origine de la majorité des dossiers sur la faillite de Lévinoff-Colbex.

Apprenant le récent décès de M.Lemieux, Jocelyn Dorion, par ailleurs ancien trésorier de l’ADPBQ (Association de défense des producteurs de bovins du Québec), a d’abord tenu à souligner quelques inquiétudes concernant la chasse que Radio-Canada fait selon lui au ministre de l’Agriculture actuel, André Lamontagne, ministre qu’il apprécie pour son ouverture et son écoute ( voir la lettre d’opinion publiée sur notre site), mais il nous a aussi parler des vraies affaires et du fiasco des dernières années dans le secteur bovin.

Les vraies affaires agricoles !

Jocelyn Dorion a profité de cet appel pour nous rappeler qu’il est urgent qu’un média se penche à nouveau sur la faillite Colbex qui, dit-il : « D’un achat notarié de 3,2 millions de dollars est passé à une faillite de plus de 60 millions de dollars sans que personne ne s’interroge !».

Effectivement depuis l’entente à l’amiable entre l’ADPBQ et la Fédération des bovins du Québec, au grand désespoir de son ancien trésorier, plus rien ne se dit sur les quelques 40 millions de dollars que les producteurs de bovins doivent rembourser, sur les milliers de kilomètres que parcourent les bovins et vaches de réformes avant de se retrouver dans nos assiettes, des rôles des uns et des autres dans l’administration de cet abattoir, que ce soit Marcel Groleau, président de l’UPA ou Bruno Letendre, président des producteurs de lait (PLQ), ou même du prêt d’Investissement Québec à la fédération des bovins du Québec de près de 20 millions de dollars !

Jocelyn Dorion a un avis précis sur la raison du silence : « Comme le disait Jean Pronovost, le climat de terreur dans le milieu agricole, c’est vrai!».

Quand les péquistes ont étouffé l’affaire!

En 2013 dans une entrevue à La Vie agricole le ministre de l’Agriculture François Gendron déclarait à La Vie agricole parlant du rapport KPMG qui devait faire la lumière sur la saga Colbex : « C’est nous qui l’avons commandé (ce rapport). Nous, on prétend qu’il s’est passé passablement de choses douteuses, mais je ne veux pas uniquement présumer, je veux avoir des éléments factuels ». 

Début 2014, après le dépôt du rapport de la firme KPMG sur l'abattoir Lévinoff-Colbex, François Gendron semblait prendre ses distances et être soudainement d'accord avec la Fédération des producteurs de bovins du Québec qui disait vouloir tourner la page sur l'affaire.
« Il n'y a pas d'autre alternative que de tourner une page quand on sent qu'il y a eu énormément de laxisme, d'incompétence crasse », précisait-il.

En mars 2014 il ajoutait dans le cadre d’une conférence de presse : « Quand bien même on ferait deux semaines d'analyse, ça a été analysé sur toutes les coutures ça a été une décision qui n’a pas grand sens ».

Mais le ministre Gendron ne disait pas non à un nouvel abattoir !

François Gendron tirait un trait sur le passé, mais souhaitait quand même un abattoir. M. Gendron admettait alors qu'il y a eu « des pertes inestimables », mais en tant que ministre de l'Agriculture il ajoutait : « Est-ce que ce serait un plus s'il y avait un abattoir qui répondrait aux besoins? Oui, moi je souhaiterais un abattoir (…) un outil supplémentaire pour que le secteur agroalimentaire demeure dynamique (…) Moi je suis confiant pour le futur ».

Quand le député Martel soupçonnait de l’enrichissement dans l’affaire Colbex !

Donald Martel, député caquiste, confiait trois ans plus tard en février 2017 à La Vie agricole : « La partie due à Investissement Québec (prêt de 19 millions plus intérêts), (…) Ce ne sont pas des montants qui doivent être pris à la légère. Il y a des gens qui se sont enrichis dans toute cette aventure-là ! Il y a des gens qui ont payé chèrement leur part de déficit ! Investissement Québec avait payé ça très cher en donnant des conditions épouvantables. Investissement-Québec pourquoi ils sont allés là-dedans. À l’époque j’étais à la MRC Nicolet-Yamaska. On avait travaillé sur un plan pour proposer une alternative plutôt que de racheter. Le gouvernement avait fait fi de ça et était allé là-dedans et aujourd’hui on se retrouve avec un mauvais investissement de 19 millions minimum d’Investissement Québec qu’ils vont probablement mettre aux pertes et puis collectivement on va avoir payé pour une mauvaise décision d’Investissement-Québec, sans avoir d’abattoir effectivement, mais il ne faut pas mélanger les deux : les besoins d’un abattoir versus le fiasco qu’il y a eu pour sauver l’abattoir Colbex!»

Comme député, André Lamontagne voulait garder un abattoir de vaches de réforme au Québec!

André Lamontagne dès 2015, alors simple député (avant de devenir ministre de l’Agriculture)  dans La Vie agricole et dans le journal local de sa circonscription déclarait sa colère face à la fermeture de l’abattoir Lévinoff-Colbex avec son collègue caquiste, Sebastien Schneeberger.

Les deux députés caquistes affirmaient même à l’Express de Drummondville que l’abattoir qui a fermé ses portes en mai 2012 comportait des installations et des équipements de classe mondiale.

«Cet automne, le gouvernement libéral a vendu l’entreprise à un "démanteleur" pour la somme de 800 000 $, alors que le Québec avait investi plus de 20 millions de dollars dans la saga de l’abattoir» disaient-ils.  

André Lamontagne qui mettait de l’avant ses qualités d’entrepreneur confiait alors: «La disgrâce dans ce dossier, c’est que le ministre l’Économie n’a même pas daigné rencontrer les représentants de la coopérative et de prendre connaissance de leur plan. Il en avait pourtant le devoir. Lui, qui nous rappelle fréquemment qu’il est banquier, a démontré que son approche a fait défaut. Dans ce dossier, ce n’est pas d’un banquier dont le Québec avait besoin, mais d’un entrepreneur qui aurait eu la curiosité et la volonté d’explorer le scénario de relance!».

Quand l’abattoir au Québec était perçu comme un dossier de souveraineté alimentaire !

Selon les deux députés caquistes, Levinoff-Colbex, disaient-ils alors, est « un dossier d’emploi, mais c’est aussi un dossier de santé animale et de souveraineté alimentaire».

«Là, c’est fini, on doit s’en remettre à l’Ontario ou à l’Ouest du pays, ou encore à l’Est des États-Unis pour l’abattage. Des installations de cette qualité, avec ce potentiel-là, il n’y en aura plus jamais au Québec. Quelle opportunité manquée!» concluaient André Lamontagne et Sébastien Schneeberger.

Le nouveau ministre fera-t-il la lumière sur cette histoire maintenant qu’il est le leader du MAPAQ ?

Sylvie D’Amours, elle, s’inquiétait de la traçabilité du boeuf

L’ancienne critique agricole de la CAQ voyait un problème dans la traçabilité pas forcément dans l’abattage lorsqu’elle a donné une entrevue à Yan Turmine en mai 2018 sur le plateau de LVATV. Elle parlait alors d’une filière oubliée. Pour elle le problème n’était pas dans l’abattage en tant que tel, mais dans la traçabilité et la réciprocité du bœuf transformé.

Le consommateur doit exiger de la traçabilité disait-elle. «Il faut que le bœuf qui revient ici soit tagué bœuf de l’ouest ou bœuf Québec selon d’où il vient».

Les producteurs de bœuf, confiait-elle, ne souhaitent pas d’abattage au Québec spécifiquement mais que la production soit reconnue.

Et une fois de plus elle rappelait que tout avait stagné au gouvernement suite au rejet du rapport Pronovost : «Depuis 15 ans il ne s’est pas passé grand-chose en agriculture, il y a eu 9 rapports et deux politiques agroalimentaire. (…) On se retrouve au niveau du premier rapport déposé, le rapport Pronovost qui avait été tabletté», disait-elle.

Quand Legault ouvrait la porte à un nouvel abattoir au Québec

Quatre jours avant de devenir premier ministre du Québec, François Legault disait sur le plateau de LVATV, concernant l’abattoir Colbex: «On a eu une mauvaise expérience au Québec avec l’abattoir Colbex autant le gouvernement que l’UPA, (…) C’est pas parce qu’on a eu un échec qu’on n’en parle plus ! (..) Je reviens au boeuf. Le gouvernement pourrait être partenaire dans un projet pour développer cette production et ça veut dire aussi avoir un ou des abattoirs».

Maintenant les caquistes sont au pouvoir. M.Legault est premier ministre du Québec et M.Lamontagne, ministre de l’Agriculture.

Nous surprendront-ils à la fois en nous expliquant les secrets de l’affaire Lévinoff-Colbex si sensible et en prenant le leadership pour une relance de l’abattage des bovins et des vaches de réformes au Québec ?

En attendant la grande majorité du bœuf du Québec continue de faire des milliers de kilomètres en Amérique du nord avant de se retrouver dans nos assiettes sans même que l’on sache si ce bœuf qui nous revient est véritablement celui du Québec !

 

 

 

               

L'abattoir Levinoff-Colbex
André Lamontagne
Sylvie D'Amours et Yan Turmine à LVATV
Yannick Patelli et François Legault à LVATV