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Non, M.Groleau, vous ne nous représentez pas!



Marcel Groleau

OPINION: Dans un éditorial du 27 février dernier, Marcel Groleau, président de l’UPA, nous met en garde contre le danger d’opposer «les petites fermes aux plus grandes». Devant l’arrogance de cette tentative de récupération des revendications des mouvements paysans dans le giron du monopole syndical obligatoire, nous, paysan-ne-s et membres de l’Union Paysanne, tenons à dénoncer le sophisme de M. Groleau, qui tente de sur-simplifier les distinctions fondamentales qui existent entre différents modes de productions alimentaires au Québec et ailleurs dans le monde.

Ces distinctions séparent les industries bio-alimentaires (nommées comme telles par le gouvernement du Québec et les modes de production (et de vie) paysans. Car tel est le point qu’il faut nommer et re-nommer ici; la paysannerie n’est pas un emploi ou un secteur de production, c’est une manière de vivre, une manière d’être au monde. Si les fermes du Québec ne sont pas celles des États-Unis, il n’en reste pas moins que le portrait agricole du Québec est largement structuré par des mécanismes d’intégration qui, comme le dit le livre vert pour une politique bio-alimentaire, englobent «toute la chaîne alimentaire, de la terre et de la mer jusqu’à votre table». Ce sont ces chaînes qui forment l’industrie et qui encouragent, par exemple, l’emploi de travailleurs migrants temporaires au statut souvent précaire, l’utilisation éhontée d’éléments toxiques dans la production d’aliments, la mise en marché internationale d’exportation orchestrée par les ententes de libre-échange contradictoires aux principes fondamentaux de la souveraineté alimentaire.

Si les chiffres présentés par M. Groleau illustrent quelque chose, c’est bien que les petites exploitations agricoles existent, et qu’elles sont réparties sur le territoire. Ces mêmes chiffres toutefois ne parlent aucunement de la santé de ces entreprises ou de ceux et celles qui les rendent vivantes . Dans sa lancée, le président de l’UPA affirme que «Les unes et les autres se côtoient sur tous ces marchés, selon les opportunités qui se présentent, et sont toutes importantes dans l’écosystème régional». Difficile à croire. L’UPA a quand même délégué ses avocats devant la Régie des marchés agricoles pour bâillonner l’Union paysanne sur la question de la production hors-quota. Ces mêmes avocats ont même exigé de la Régie qu’elle ne prenne pas connaissance du rapport Pronovost sur l’avenir de l’agriculture, ni du rapport CIRANO de l’Université Laval sur les circuits courts. Ce que nous dénonçons, c’est la planification organisée par les ministères et le monopole syndical qu’est l’UPA. C’est par la création et le soutien d’une multitude de fermes paysannes diversifiées que les communautés rurales seront résilientes et non par la concentration des terres selon le modus operandi : “get bigger or die”.

Le Québec comptait 140 000 fermes réellement familiales en 1950, Monsieur Groleau. Oui, il ne reste que 29 000 fermes. Ce n’est pas un succès, c’est une catastrophe, un échec monumental du système agricole mis de l’avant par l’UPA. Ce système, M. Groleau, il est industriel. L’agriculture industrielle n’est pas fonction de la taille, mais des pratiques qu’elle utilise et de sa façon de se déployer. Produire une commodité monnayable standardisée sous un système de mise en marché écrasant et totalitaire imposé par un pseudo office de commercialisation ayant le titre trompeur de « fédération » ou « d’agence » en situation de monopole et qui ne laisse aucune place à l’artisan-ne, au paysan-ne, à la relève et à l’entrepreneuriat, ce n’est pas un milieu favorable pour les « petits», M. Groleau. Vous déguiser en défenseur de tous et toutes vous va très mal.

Il n’y a pas de « cohabitation sur le territoire entre les entreprises agricoles»; il n’y a qu’un seul et unique modèle imposé à tous et à toutes. Ce modèle agricole que défend l’UPA est mourant, dépassé, ne va vraiment pas bien et nous dirige vers un mur. Année après année, la Financière agricole du Québec (FADQ) est en déficit d’opération en essayant de maintenir sous respirateur artificiel l’agriculture au Québec sous la forme de versements d’assurances agricoles diverses. Versements qui profitent très largement aux intégrateurs et aux productions de masse destinées à toute autre chose que de contribuer à la souveraineté alimentaire québécoise. En mettant de l’avant une vision extractiviste, productiviste et l’utopie d’une croissance infinie, l’UPA a bloqué l’innovation, la paysannerie, l’agroécologie, les pratiques alternatives, ancestrales et respectueuses des milieux de vie.

La réalité, c’est que le système alimentaire paysan produit plus de 70 % de tous les aliments que les gens mangent sur le globe sur seulement 20% à 30% des terres arables. Il utilise moins de 20 % de tous les carburants fossiles et 30 % de toute l’eau qui est utilisée en agriculture; il entretient et fait un usage durable de la diversité; il est le plus important producteur d’aliments non exportés, qui représentent 85 % de tous les aliments produits et consommés3».

Le monopole de l’UPA provient du laxisme de l’État québécois, au mépris des accords internationaux signés par le Canada concernant la liberté d’association. C’est de l’abus de pouvoir légalisé qui ne vous confère en aucun cas, M. Groleau, le droit moral de prétendre nous représenter. Et ce n’est surtout pas le pouvoir de nous soutirer une cotisation exorbitante sans notre accord qui nous convaincra de vos intentions de soutenir la paysannerie.

Non, M. Groleau, vous ne nous représentez pas.

Maxime Laplante, agr, président de l’Union paysanne

Gaspar Ciesielski Lépine, paysan à la Coop du Trécarré

Alexandre Pigeon, paysan ferme Valex

** Cette lettre est une réplique à l’éditorial de Marcel Groleau, 27 février 2019, https://www.upa.qc.ca/fr/textes-dopinion/2019/02/mettre-en-opposition-les-petites-aux-grandes-fermes-ne-mene-a-rien/